Par Yves Rousseau
Quelques siècles avant Jésus-Christ, Socrate, comme la plupart des libres penseurs, dérange. Comme la bêtise humaine finit toujours inexorablement par triompher, Socrate est condamné : à l'aube, au chant du coq, il devra avaler la ciguë. Le voici donc en compagnie de son gardien, dans un sordide cachot. Brillant comédien, coquin, vif, le geôlier déploie trésor de ruse et d'inventivité afin de convaincre Socrate d'avaler, à l'aube prochaine, le poison. S'ensuit un duel de rationalisations truculentes d'ironies et de lucidité mettant en relief toute la splendeur du paradoxe humain, animal pensant capable du plus grand comme du plus vil et bas, de la pensée la plus articulée comme de la charge de meute sourde et aveugle: derrière ce brillant duel de réparties visant à confondre, manipuler l'autre, se cache donc le paradoxe de la bêtise dans la dénonciation de la bêtise : une joute de celui qui pisse le plus loin, le mieux et le plus fort, la version philosophique d'une bataille à coup de poisson du village d'Astérix, une séance d'obstination digne de certains personnages de (et aussi juteux que) l'univers de Pagnol. L'épouse de Socrate survient, achète le gardien afin de faire libérer son époux et de prendre la fuite. L'arroseur arrosé : dans le cachot, le gardien ayant échangé sa vêture avec l'éminence se prend maintenant pour Socrate. Même devant la mort, ce dernier hésite maintenant à prendre la fuite dans une obscure contrée sans relief et à se faire voler sa gloire et son identité : une dantesque lutte épique du « non, c'est moi Socrate », un marché de dupe où les deux galopins en viendrons même aux coups devant l'épouse désespérée par la bêtise des hommes. Espiègle satire de l'humanité, qui trouve ainsi même chez ses plus grands penseurs le même primitivisme atavique. Comment cela se terminera-t-il?
Dans une atmosphère interlope souterraine, éclairage tamisé, pénombre jaunâtre-ocre évoquant lumière de torches, bougies et lampions (Geoffrey Levine), la cellule est représentée par un périmètre de courtes tiges de bambous acérés. Quelques têtes et bustes en papiers machés évoquent des présences, œuvres sculpturales du gardien qui créent ainsi un souvenir de ses exécutés. Le costume de Socrate, quelques quasi-haillons recouverts d'une toge de dignitaire délavée et usée, un mélange qui dépeint à merveille la gloire passée et la déchéance. L'habit du gardien, avec ses braies, sa toge modeste, son glaive romain (anachronisme) évoquent particulièrement bien le barbare mercenaire vénal. Jean-Pierre Scatamburlo compose un Socrate vif, rempli d'ironie espiègle, un Panisse intello, avec la lourdeur de l'âge dans les mouvements, mais toute la jeunesse du monde dans les yeux : la diction évoque celle du penseur articulé, au langage riche, encore assez bien détaché, mais ayant subi l'outrage du temps, la voix sifflante et empâtée du vieillard édenté. La composition ajoute une dimension de vérité au personnage, mais avec le désavantage de rendre certains mots partiellement inintelligibles. Peter Batakliev insuffle à son caractère l'expression malicieuse du petit diablotin, le zanni « petit vite » limite délinquant, insolent, querelleur, vaniteux, Polichinelle grotesque, mais à l'esprit néanmoins aiguisé. L'expression est savoureuse, et l'accent prononcé ajoute au côté barbare converti, mercenaire intéressé et plébéien, avec le désavantage de rendre certains mots avec une prononciation assez approximative. Finalement, Nicole Sylvie Lagarde fait de l'épouse de Socrate une bobonne tonitruante, directive et désespérée, venant ramasser son chenapan de mari un peu comme la grande madame, autrefois en burlesque, venant récupérer le petit monsieur égaré à la taverne.
Le duel verbal entre les deux principaux protagonistes est particulièrement amusant et intéressant, avec le troisième personnage, essentiel au renversement de rôle, qui arrive comme un cheveu sur la soupe. La danse déique, nue, mais de dos, n'ajoute pas grand-chose, on se demande même un peu ce que cela vient faire là : l'épouse fait irruption dans le dernier tiers de la pièce,donnant une certaine impression de surcharge du personnage, mais néanmoins utile à l'escalade grotesque de prétention des deux zigotos illuminés. Plutot qu'une véritable tragédie, voyons-y donc un drame satyrique, la tragédie qui s'amuse...
Quelques siècles avant Jésus-Christ, Socrate, comme la plupart des libres penseurs, dérange. Comme la bêtise humaine finit toujours inexorablement par triompher, Socrate est condamné : à l'aube, au chant du coq, il devra avaler la ciguë. Le voici donc en compagnie de son gardien, dans un sordide cachot. Brillant comédien, coquin, vif, le geôlier déploie trésor de ruse et d'inventivité afin de convaincre Socrate d'avaler, à l'aube prochaine, le poison. S'ensuit un duel de rationalisations truculentes d'ironies et de lucidité mettant en relief toute la splendeur du paradoxe humain, animal pensant capable du plus grand comme du plus vil et bas, de la pensée la plus articulée comme de la charge de meute sourde et aveugle: derrière ce brillant duel de réparties visant à confondre, manipuler l'autre, se cache donc le paradoxe de la bêtise dans la dénonciation de la bêtise : une joute de celui qui pisse le plus loin, le mieux et le plus fort, la version philosophique d'une bataille à coup de poisson du village d'Astérix, une séance d'obstination digne de certains personnages de (et aussi juteux que) l'univers de Pagnol. L'épouse de Socrate survient, achète le gardien afin de faire libérer son époux et de prendre la fuite. L'arroseur arrosé : dans le cachot, le gardien ayant échangé sa vêture avec l'éminence se prend maintenant pour Socrate. Même devant la mort, ce dernier hésite maintenant à prendre la fuite dans une obscure contrée sans relief et à se faire voler sa gloire et son identité : une dantesque lutte épique du « non, c'est moi Socrate », un marché de dupe où les deux galopins en viendrons même aux coups devant l'épouse désespérée par la bêtise des hommes. Espiègle satire de l'humanité, qui trouve ainsi même chez ses plus grands penseurs le même primitivisme atavique. Comment cela se terminera-t-il?
Dans une atmosphère interlope souterraine, éclairage tamisé, pénombre jaunâtre-ocre évoquant lumière de torches, bougies et lampions (Geoffrey Levine), la cellule est représentée par un périmètre de courtes tiges de bambous acérés. Quelques têtes et bustes en papiers machés évoquent des présences, œuvres sculpturales du gardien qui créent ainsi un souvenir de ses exécutés. Le costume de Socrate, quelques quasi-haillons recouverts d'une toge de dignitaire délavée et usée, un mélange qui dépeint à merveille la gloire passée et la déchéance. L'habit du gardien, avec ses braies, sa toge modeste, son glaive romain (anachronisme) évoquent particulièrement bien le barbare mercenaire vénal. Jean-Pierre Scatamburlo compose un Socrate vif, rempli d'ironie espiègle, un Panisse intello, avec la lourdeur de l'âge dans les mouvements, mais toute la jeunesse du monde dans les yeux : la diction évoque celle du penseur articulé, au langage riche, encore assez bien détaché, mais ayant subi l'outrage du temps, la voix sifflante et empâtée du vieillard édenté. La composition ajoute une dimension de vérité au personnage, mais avec le désavantage de rendre certains mots partiellement inintelligibles. Peter Batakliev insuffle à son caractère l'expression malicieuse du petit diablotin, le zanni « petit vite » limite délinquant, insolent, querelleur, vaniteux, Polichinelle grotesque, mais à l'esprit néanmoins aiguisé. L'expression est savoureuse, et l'accent prononcé ajoute au côté barbare converti, mercenaire intéressé et plébéien, avec le désavantage de rendre certains mots avec une prononciation assez approximative. Finalement, Nicole Sylvie Lagarde fait de l'épouse de Socrate une bobonne tonitruante, directive et désespérée, venant ramasser son chenapan de mari un peu comme la grande madame, autrefois en burlesque, venant récupérer le petit monsieur égaré à la taverne.
Le duel verbal entre les deux principaux protagonistes est particulièrement amusant et intéressant, avec le troisième personnage, essentiel au renversement de rôle, qui arrive comme un cheveu sur la soupe. La danse déique, nue, mais de dos, n'ajoute pas grand-chose, on se demande même un peu ce que cela vient faire là : l'épouse fait irruption dans le dernier tiers de la pièce,donnant une certaine impression de surcharge du personnage, mais néanmoins utile à l'escalade grotesque de prétention des deux zigotos illuminés. Plutot qu'une véritable tragédie, voyons-y donc un drame satyrique, la tragédie qui s'amuse...
À ces quelques petites réserves (mineures) près, on passe certainement un bon moment
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Une production du Théâtre Décalage
Mise en scène de Perter Batakliev assisté de Manon Claveau
Scénographie et costumes de Fruszina Lanyi
Éclairages de Geoffrey Levine
Musique de Dmitri Marine
avec Peter Batakliev, Nicole-Sylvie Lagarde, Jean-Pierre Scantamburlo
Du 6 au 25 novembre 2007 à la Salle Fred-Barry