mercredi 14 novembre 2007

Au-delà du voile - Théâtre de la Mèche Courte

Par Yves Rousseau

Un intérieur, modeste, puis comme dans un téléroman québécois, directement dans la cuisine-salon: une scénographie particulièrement réussie nous faisant oublier l’exigüité de la salle. Nous sommes à Alger, vers la toute fin du vingtième siècle : la laïcisme périclite, il y a montée de l’intégrisme religieux. Les droits des femmes, entre autres, sont bafoués.


Deux sœurs, l’aînée, puis la plus jeune, d’âge universitaire. Pour la première, résignation, repli dans la petite vie intérieure et familiale. Mais pour la cadette, adieu projet d’étude, d’appartement, de vie moderne et émancipée. Elle subit les pressions familiales, insidieuses, afin de rentrer dans le rang, de se soumettre à son frère ainé et se voiler. La révolte et son incompréhension, bien compréhensible pour nous, occidentaux…

Quand des femmes doivent se battre pour obtenir de très essentiels droits d’être, de s’exprimer, d’être instruites et libres, un retour à ce qui correspond, en Europe, au moyen-âge et peut-être même pire : devant la montée de l’intégrisme et le phénomène de la tolérance et de la (non) prise de positions (le débat des accommodements) raisonnables de notre société face à ce phénomène, la pièce pose des questions brûlantes, voir cinglantes de pertinence et d’actualité…

Il y a une certaine antagonisation des deux sœurs, nécessaire à l’éclatement du propos, souvent poétique, onirique et qui a force d’images, de métaphores expose avec beauté toute l’âme millénaire d’un peuple et d’un pays, paradoxalement jeune, blessée de fatalité et de rendez-vous (raté ?) avec le destin. Un très beau texte. C’est donc au travers d’une grande tendresse sororale, une complicité dans la différence, des petits gestes du quotidien qui rassurent, des rites rêveurs de la bonaventure (bouqquala), que le tableau prend forme, non sans une certaine ironie dénonciatrice devant la bêtise stérile et l’absurdité des grands courants politiques ayant marqués le pays.

La composition des caractères est subtile, mesurée, évitant le piège de manichéisme et de l’excès: un lien de tendresse trouble et douloureux, mais vrai. L’occupation des l’espace, tout en rencontre puis évitements, en retour, en faux départs, supporte et illustre à merveille la dynamique du propos, la collision des valeurs. Au niveau non verbal, l’aînée (Sophie Vaillancourt), avec la douceur et la résolution, quasi soumission tout de même déconvenue, comme une pilule amère qu’on fini un peu à contrecœur par avaler : la tête plus basse, le regard moins porteur, la démarche plus évanescente, plus évitant, la fuite rassurante dans les petits gestes connus, comme remplir les pots d’épices après le marché, préparer le thé, la voix d’une douce tristesse chantante. La cadette (Eve Duranceau), le geste en coups de poing, en rage contenue, en déplacement plus brusque, la voix éraillée et légèrement croassante de celle qui, entre quelques cigarettes d’évasion, a beaucoup crié sa rage, le regard défiant et volontaire, mais avec dans le fond, la peur, le sentiment d’avoir été trahie, un déchirement.

Bien mis en scène, hautement pertinent et touchant, une belle cinquantaine de minutes.

________________________________________

Une production du Théâtre La Mèche courte

Texte : Slimane Benaïssa
Mise en scène : Marie-Hélène Racicot
Scénographie de Jolène Martin
Éclairages par Martin Sirois
Voix hors champs pré-enregistrée vraisemblablement par Salomé Corbo
Avec Eve Duranceau et Sophie Vaillancourt

Jusqu'au 20 novembre à la  Petite Licorne