mercredi 24 octobre 2007

Salina - Conservatoire d'art dramatique de Montréal

Par Yves Rousseau

Entrez donc dans la cinquième salle, avec ces estrades dont la dénivelée assez prononcée permet une vue en plongée sur cette scène panoramique : ton d'ocre, sable et lumière de chaleur, un paysage de dunes plongeantes occupe toute la largeur de la scène. Invisible de la salle, en arrière scène, des escaliers à la largeur permettent tout au cours de la pièce aux personnages d'émerger progressivement, comme venant du lointain, sur la crête de l'horizon dunaire, un effet de perspective qui, conjugué à de subtils procédés de rétroéclairages, s'avère être assez saisissant. Un ruisseau central divise l'ensemble en deux (de l'arrière à l'avant-scène) avec un gigantesque arbre patrimonial côté cour, sec, ténébreux, dépouillé, comme une horrifique sentinelle de mort et de fatalité sur oasis de vie.

C'est dans ce contexte qu'apparaîtront les membres du clan, vêtus de magnifiques costumes de nomades du désert. Puis une dantesque tragédie prend forme: Salina, enfant jadis recueillie par la tribu, atteint l'âge du mariage. Passionnée, amoureuse du cadet d'une famille de chefs tribaux, le beau et bon Kano, elle se voit plutôt contrainte par la matriarche du clan d'épouser l'aîné (et de porter son enfant), Saro, ignoble tyran guerrier cruel et dominant. Sa vie étant ruinée, dès lors son existence sera marquée par le sceau de la vengeance, la loi du talion, de l'empreinte du sang. Finalement bannie, Salina reviendra se venger avec son deuxième fils, créature surnaturelle issue du désert, enfant de violence...

Haine viscérale, héréditaire et atavique, affrontements fratricides, parricides, matricides, ensemble lui-même baigné par l'urgence de la lutte contre l'invasion de barbares (qui sont d'ailleurs incarnés magnifiquement par ces colonnes de gigantesques masques-boucliers de style africain) bref:une tragédie bien charnue, bien grasse de grandiose, d'une théâtralité exaltée, comme on les aime.

Sous l'égide du Fatum, un récit épique d'une cruauté sans fond s'étalant sur les trois grandes périodes de vie (incarnées tout à tour par trois comédiennes) de Samina: guerres, luttes intestines, combats sans merci avec des personnages et passions plus grandes que nature, défiant l'espace et le temps.

Les jeunes comédiens rendent très bien les caractères avec verve et esprit, une promotion très égale et allumée, vraiment très prometteur. Une mise en scène qui implique un jeu très physique, utilisant et habitant pleinement l'espace scénique, riche de l'utilisation des codes proxémiques, du langage non verbal. De la romance à la violence, un déploiement qui promène nos émotions en dent de scie, du ricanement sardonique en passant par l'attendrissement romantique, jusqu'à l'apothéose rageuse, maligne, pulsion primitive qui nous rappelle notre état d'animaux pensants...

Mensonges, hypocrisie, jalousie, convoitise, amour, noblesse ou fourberie, passion, peur, haine, larmes et honneur : une épopée fantastique, un feu roulant de sentiments et d'actes parfois vils ou nobles, à l'image de l'humanité. Tel un patricien romain assistant aux jeux du cirque perché dans les gradins, le spectateur exulte : la vertu catharsique du genre produit ici particulièrement son effet. On sort de la pièce tout léger, purgé et soulagés de nos conflits, en voyant la vie avec des lunettes roses : mais que sont nos petits soucis à côté de cela?

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Du 19 au 27 octobre 2007 à la Cinquième salle de la Place des Arts

Salina, un texte de Laurent Gaudé

Mise en scène de Marie-Josée Bastien

Assistance à la mise en scène : Sophie Vaillancourt
Scénographie : Jasmine Catudal
Costumes : Isabelle Larivière
Éclairages : Claude Accolas
Maquillage : Pierre Lafontaine
Musique: Blaise Borboën-Léonard
Combat: Huy Phong Doan

Avec Mathilde Addy-Laird, Yannick Chapdelaine, Robin-Joël Cool, Romy Daniel, Myriam Fournier, Catherine Le Gresley, Guillaume Regaudie, Isabelle Sasseville, Guillaume Tremblay