Par Yves Rousseau
Montagne, puis maison. Sur la scène, un praticable en planche, rappelant un quai, avec en arrière-plan un immense écran blanc. Côté cour, un autre écran, plus petit, et un escalier vers l'ailleurs sans limites de l'imaginaire. De grandes draperies blanches seront tantôt suspendues, stratégiquement agitées, comme tempête de neige symbolique et blancheur éclatante de l'altitude, puis de magnifiques projections montreront de stupéfiants paysages de Patagonie . Sous de subtils effets d'éclairages et de son, l'ensemble suggère résidence ou sommet inaccessibles, en l'occurrence celui du Cerro Torre.
J'ai cent ans, qu'est-ce que je fais, je m'arrête ou je continue? Le temps, l'âge, la routine, voilà l'ennui suprême pour tous les existentialistes de la grimpe, les funambules d'un absolu dérisoire, de la quête fondamentale et inutile, de la quête de soi et de la quête de sens dans le non-sens. Quiconque a fréquenté la montagne, même les modestes, connaît ce sentiment intense, magique, unique, cette impression d'être, de toucher l'essentiel, cette rencontre particulière avec la vie. Quiconque a fréquenté les êtres hallucinés d'extrême (comme révélateur) et d'absolus qui la fréquentent, connaissent le spleen particulier de l'après, dans le mal-être du quotidien, la routine du « parce qu'il le faut bien », dans l'attente de la prochaine grimpe. High and crash.
Mais quand le temps a fait son œuvre, que cette fois prochaine ne semble plus vouloir se matérialiser? Voilà la situation du personnage interprété par Gilles Pelletier : le désespoir du plus jamais, dans le questionnement du pourquoi continuer. À cet effet, la chorégraphie dramatique initiale de monsieur Pelletier, faite d'errance, de solitude torturée, d'hésitations, de recroquevillement est saisissante. Sans un mot, tout est là, la table est mise.
Mais soudains, voila le petit-fils jeune homme tout en admiration et en questionnement, celui par qui le grand-père rouvrira le grand livre du récit de sa vie, grappillant les morceaux de cette mémoire qui fuit : en juxtaposition, amour, femme, conquête, sa plus grande, l'invincible Cerro Torre.
Le nez dans le journal de bord de l'expédition, monsieur Pelletier donne vie au personnage avec toute la subtilité de jeu d'un très grand comédien. L'expression est profonde, subtile, toutes les paroles et toutes les action sont habitées, investies et porteuses d'un univers d'émotion. Il est appuyé par Sébastien Frappier dans le rôle du petit fils, un « straight man » dramatique qui compose un personnage débordant d'un intarissable enthousiasme tout en question (prétexte, évidemment, au récit): quoique correct, ça pourrait être un peu plus modulé.
Les réminiscences sont illustrées par des dérives-pédagogiques et métaphoriques : dans le rôle du montagnard-narrateur de service, André Frappier assume une portion poético-didactique, instruisant le public sur les divers aspects techniques du défi d'escalade, puis sur cette peuplade autochtone disparue, plus ou moins mise en relation avec le destin du grand père. Le ton m'a semblé assez tonitruant, assez professoral, parfois sec et claquant, en contretemps avec l'ensemble, dans des transitions qui m'ont paru parfois embarquer et enterrer les portions initiales des enchaînements du caractère principal. L'image du tango entre ce narrateur montagnard, et cette femme-montagne, enjôleuse, sauvage et imprévisible pourrait sembler quelque peu galvaudée, mais cet "esprit" de la montagne est heureusement incarnée avec beaucoup de finesse par la danseuse et chorégraphe Mylène Pelletier. Vêtue des magnifiques costumes de Danielle Ross, elle contourne par la richesse de son langage corporel le piège réductionniste et stéréotypé de la belle fille de service avec quatre lignes de texte, là pour faire des « steppettes » et des sourires charmants pendant que ces messieurs parlent...
L'ensemble est habillé des éclairages de Pauline Scrosati (subtil découpage de couleurs et d'intensité) et par la vibrante musique de Christian Frappier. On passe, malgré les incongruités, un moment magique, suspendu aux ailes du récit de Monsieur Pelletier.
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Une création du Théâtre du Vertige
Texte de André Frappier
Mise en scène de Paolo de Paola
Scénographie de Maurice Day
Éclairage de Pauline Scrosati
Costumes de Danielle Ross
Avec Gilles Pelletier, Sébastien Frappier, Mylène Pelletier et André Frappier
25 septembre - 13 octobre, salle Fred-Barry
Montagne, puis maison. Sur la scène, un praticable en planche, rappelant un quai, avec en arrière-plan un immense écran blanc. Côté cour, un autre écran, plus petit, et un escalier vers l'ailleurs sans limites de l'imaginaire. De grandes draperies blanches seront tantôt suspendues, stratégiquement agitées, comme tempête de neige symbolique et blancheur éclatante de l'altitude, puis de magnifiques projections montreront de stupéfiants paysages de Patagonie . Sous de subtils effets d'éclairages et de son, l'ensemble suggère résidence ou sommet inaccessibles, en l'occurrence celui du Cerro Torre.
J'ai cent ans, qu'est-ce que je fais, je m'arrête ou je continue? Le temps, l'âge, la routine, voilà l'ennui suprême pour tous les existentialistes de la grimpe, les funambules d'un absolu dérisoire, de la quête fondamentale et inutile, de la quête de soi et de la quête de sens dans le non-sens. Quiconque a fréquenté la montagne, même les modestes, connaît ce sentiment intense, magique, unique, cette impression d'être, de toucher l'essentiel, cette rencontre particulière avec la vie. Quiconque a fréquenté les êtres hallucinés d'extrême (comme révélateur) et d'absolus qui la fréquentent, connaissent le spleen particulier de l'après, dans le mal-être du quotidien, la routine du « parce qu'il le faut bien », dans l'attente de la prochaine grimpe. High and crash.
Mais quand le temps a fait son œuvre, que cette fois prochaine ne semble plus vouloir se matérialiser? Voilà la situation du personnage interprété par Gilles Pelletier : le désespoir du plus jamais, dans le questionnement du pourquoi continuer. À cet effet, la chorégraphie dramatique initiale de monsieur Pelletier, faite d'errance, de solitude torturée, d'hésitations, de recroquevillement est saisissante. Sans un mot, tout est là, la table est mise.
Mais soudains, voila le petit-fils jeune homme tout en admiration et en questionnement, celui par qui le grand-père rouvrira le grand livre du récit de sa vie, grappillant les morceaux de cette mémoire qui fuit : en juxtaposition, amour, femme, conquête, sa plus grande, l'invincible Cerro Torre.
Le nez dans le journal de bord de l'expédition, monsieur Pelletier donne vie au personnage avec toute la subtilité de jeu d'un très grand comédien. L'expression est profonde, subtile, toutes les paroles et toutes les action sont habitées, investies et porteuses d'un univers d'émotion. Il est appuyé par Sébastien Frappier dans le rôle du petit fils, un « straight man » dramatique qui compose un personnage débordant d'un intarissable enthousiasme tout en question (prétexte, évidemment, au récit): quoique correct, ça pourrait être un peu plus modulé.
Les réminiscences sont illustrées par des dérives-pédagogiques et métaphoriques : dans le rôle du montagnard-narrateur de service, André Frappier assume une portion poético-didactique, instruisant le public sur les divers aspects techniques du défi d'escalade, puis sur cette peuplade autochtone disparue, plus ou moins mise en relation avec le destin du grand père. Le ton m'a semblé assez tonitruant, assez professoral, parfois sec et claquant, en contretemps avec l'ensemble, dans des transitions qui m'ont paru parfois embarquer et enterrer les portions initiales des enchaînements du caractère principal. L'image du tango entre ce narrateur montagnard, et cette femme-montagne, enjôleuse, sauvage et imprévisible pourrait sembler quelque peu galvaudée, mais cet "esprit" de la montagne est heureusement incarnée avec beaucoup de finesse par la danseuse et chorégraphe Mylène Pelletier. Vêtue des magnifiques costumes de Danielle Ross, elle contourne par la richesse de son langage corporel le piège réductionniste et stéréotypé de la belle fille de service avec quatre lignes de texte, là pour faire des « steppettes » et des sourires charmants pendant que ces messieurs parlent...
L'ensemble est habillé des éclairages de Pauline Scrosati (subtil découpage de couleurs et d'intensité) et par la vibrante musique de Christian Frappier. On passe, malgré les incongruités, un moment magique, suspendu aux ailes du récit de Monsieur Pelletier.
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Une création du Théâtre du Vertige
Texte de André Frappier
Mise en scène de Paolo de Paola
Scénographie de Maurice Day
Éclairage de Pauline Scrosati
Costumes de Danielle Ross
Avec Gilles Pelletier, Sébastien Frappier, Mylène Pelletier et André Frappier
25 septembre - 13 octobre, salle Fred-Barry