Par Yves Rousseau
Sur la place, deux ivrognes, Titurpice et Lacolas, cuvent leur rhum, inconscients. Un chien créole, l'honni des honnis, galeux des galeux, celui dont même la mort n'a pas voulu, quêtant sa pitance à qui veut bien lui donner, s'échappe de ce monde implacable en lapant les effluves éthyliques des deux pochetrons et participe ainsi de leurs ivresses, pénétrant leurs pensées dans une osmose existentielle marchant sur les tessons acérés de l'exclusion, sous la lumière belle de la créolité; tantôt éclatante fière et capiteuse comme la belle Famedeline qui hante les rêves de Titurpice, comme Lacolas avec le rêve impossible de se se mettre ala rél (dans le droit chemin) malgré une trajectoire qui semble foutue d'avance; tantôt grave et sombre comme le spleen bleuté d'un éclat lunaire jetant sur le monde un regard lucide et cynique, avec la mort comme grande faucheuse des amours de douleurs et des soufrances de vie.
Deux niveaux de langage pour ce chien, celui dont la voix alterne récit et personnages. Docte, grave, poétique et dramatique quand il pose son regard sur son monde, dans un très beau texte français, extraits: «... Alors que la nuit poursuit son cours maudit, faisant périr les espoirs de malpayes, des hommes orphelins d'avenir attendent les soldes des marchandes de plaisir... »; « Quand on est chien et qu'on ne trouve pas sa voie ou sa ration, on comprend vite que l'on peut se nourrir du fiel des autres... ». Puis truculent, pittoresque et parfois comique en donnant voix aux caractères, en créole, d'un festif bellement naïf, captant l'essence d'un moment, comme une oeuvre de Miyuki Tanobe, avec le suggéré, le non-dit, le senti comme toile de vie. Étonnamment, même en ratant ici et là quelques mots, on se prend à suivre assez facilement, comme si l'émotion, l'humanité profonde des personnages transcendaient la stricte dimension du language.
Sur une belle scénographie sobre et dépouillée (Bénédicte Marino) constituée d'un praticable circulaire en plan incliné, Irwin Weche donne vie avec sensibilité et grand abandon à ce merveilleux texte de Bernard Lagier subtilement mis en scène par Sylvain Bélanger. Vêtu d'une camisole, d'un pantalon trois-quart, sale, ébouriffé, les dents cariées, monsieur Weche, méconnaissable (excellent travail de costume de B Marino et de maquillage de A Barsetti) incarne avec beaucoup de vérité cet univers dans lequel il nous entraîne sans peine, et dont la luminosité trouve écho dans les éclairages de GC Landry. Fabuleux voyage qu'on quitte à contrecoeur, qui nous habite, texte (disponible au guichet) qu'on prend plaisir à lire et relire.
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Moi Chien Créole, un texte de Bernard Lagier
Une mise en scène de Sylvain Bélanger assisté de Jean Gaudreau
Décor et costumes par Bénédicte Marino
Éclairages de Glen Charles Landry
Maquillage de Angelo Barsetti
Musique de Larsen Lupin
Éclairages de Glen Charles Landry
Maquillage de Angelo Barsetti
Musique de Larsen Lupin
Avec Erwin Weche
Du 29 août au 15 septembre
Théâtre Espace Libre
Théâtre Espace Libre