Par Yves Rousseau
Jadis, une jeune fille de seize ans, un inconnu, un amour englouti par la mer. La mort avant l'envol, puis cet enfant qu'elle portait, épargnée, que revoici trente années plus tard. Face à cette vieille dame, ancienne comédienne de théâtre. Témoin du passé, la mémoire en bribes, morceaux de mosaïque en éclair de temps, étincelles de moments de vie jaillissant du choc de la rencontre. On se tourne autour, on s'étudie, on se jauge, le tout sous une forme de vas-et-viens solennels de la fille, martiale, un peu surréelle, dans une grande sobriété d'expressions corporelles.
Murs de perles mauves, mur de temps, couvrant toute la hauteur; un côté cour, puis l'autre en lieu et place du rideau de scène. Sur l'avant-scène, une chaise, l'antre de la dame, zone où essentiellement nous la verrons évoluer. Côté jardin une muraille en mosaïque de croix. Un ensemble très « seventies », qui ne m'a peut-être pas incommodé, mais laissé dubitatif: est-ce beau ou laid, kétaine ou de bon goût? Est-ce au service de l'intrigue, du jeu, des comédiennes, où cela est-il un gratuit étalage scénographique envahissant ? L'utilisation de l'espace, ces rencontres, puis ces fuites, ce dantesque tango de souvenirs, de douleurs, comme une lutte contre le temps et l'oubli, la quête de morceaux d'identité est certes très subtile, recherchée, j'aurais tendance à dire malgré cette scéno dont à la limite on aurait pu se passer; la pièce aurait très bien pu être jouée, à mon humble avis, devant une fond noir avec quelques accessoires et les habiles éclairages de Marc Parent, habillant et définissant avec pertinence à eux seuls les diverses zones d'intrigue et d'intimité.
Dans le dernier tiers, ce décor, tolérable, dont on pouvait à la limite faire abstraction, qui m'avait semblé par son esthétisme kitsch parfait pour une soirée de drag queens, m'a semblé carrément devenir assommant et surfait: pendant une interminable pose fixe et silencieuse des comédiennes, dans un assourdissant bruit de moteur électrique, une descente qui n'en finissait plus de ces « rideaux », puis dégoupillage automatique et tout aussi pénible remontée des treuils. Changement d'éclairage révélant en arrière-scène de gigantesques photographies occupant tout le mur et illustrant la rencontre de deux femmes, Duras jeune et une vieille amie, subtile et délicate illustration de la transmission entre deux femmes...
Là où la pièce m'a semblé se distinguer, c'est dans cette habile mise en scène, donnant la place belle à deux incroyables comédiennes, un fantastique duel surfant sur la crête des générations, du temps, de l'identité, des blessures de vie. Une Marie-France Lambert à la fois grave, belle et lumineuse donne appui avec générosité à Françoise Faucher, tout simplement sublime, une véritable leçon d'expression dramatique : certaines de ses scènes, dans cette quête de réminiscences d'une vieille dame dépouillée de ses souvenirs, qui s'anime, s'illumine quand elle donne vie à quelques éclairs de vie, sont paroxystiques. Cette rencontre permet d'oublier l'aspect peut-être, pour certains, un peu fleur bleue de la proposition dramatique initiale ainsi que la nature éminemment littéraire et sobre de l'ensemble. Une phrase de Maguerite Duras me semble bien résumer (Lire, Fév. 95) l'esprit de la mise en scène, ce qu'on a voulu éviter: «...c'est mal foutu le théâtre...on subit la gesticulation théâtrale sans ressentir d'où vient l'écriture...» (sic)...
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Savannah Bay, de Marguerite Duras
4/29 septs 2007
Production Espace Go
Mise en scène et scénographie de Éric Vigner, assisté de Emanuelle Kirouac
Costumes : Ginette Noiseux
Éclairages : Marc Parent
Comédiennes
Françoise Faucher et Marie-France Lambert