mardi 18 septembre 2007

Bonne nuit, je pars - Compagnie Écart de Conduite

Par Yves Rousseau

Sur scène, coté jardin un drabe décor de cuisine, puis coté cour, le coin télé avec une causeuse de style néo rococo colonial, l'ensemble dans de (volontairement) déprimants tons de brun, beige et ocre. Puis la mère, en robe de chambre molletonnée, d'un certain âge, vivant au travers du truchement de sa télé, un peu dépassée, un peu absente. Seule-ensemble avec sa fille, une jeune femme souffrant d'épilepsie chronique et vivant sous le joug, la peur permanente de crises sévères qui la laissent longuement inconsciente : amours, emplois, activités, tous ont été profondément hypothéqués, une série longue d'échecs cuisants, douloureux, puis cette vie recluse dans l'appartement maternel.

Quand le quotidien prend les couleurs de l'ennui, d'une infinie tristesse, d'un profond sentiment d'échec et, surtout, d'une incommensurable solitude, et qu'aucune porte de sortie ne semble imminente, voilà. Un funeste huit-clos, où plutôt que de laisser une note, elle décide d'annoncer son départ à la mère. Une décision froidement calculée, planifiée. Pendant plus d'une heure, nous assistons à ses préparatifs, ou plutôt à l'organisation du quotidien de sa mère, qui vit dans un état de semi-dépendance avec elle : remplir les récipients d'aliments, faire le ménage, et indiquer point par point les étapes à suivre après sa mort, s'assurer qu'elle ne manquera de rien. La dame dépassée et confuse tente bien de réfuter, de convaincre, et passera a un doigt d'appeler de l'aide, mais rien à faire. La mort comme ultime reprise de contrôle d'une vie qui lui échappe, comme acte ultime de réappropriation.

On repasse une vie difficile en revue, on se remémore de (rares) bons moments, les vérités se disent, avec cette apparente hébétude de la mère, qui à aucun moment ne semble pas réaliser, sentir, appréhender ce qui s'amène, sauf à la toute fin, un clou de plus dans le cercueil de solitude de cet enfant, on se prend à penser a-t-elle déjà vraiment été aimée ?

Un sujet évidemment très lourd, qui sans sa pertinence, son actualité pourrait être qualifié de pathos. Mais combien partent ainsi, dans la semi-indifférence de ceux n'ayant pas pris les signes au sérieux? Je suis cependant dubitatif face à ce quoi la pièce semble porteuse, cette "solution ": quel est le message ici ?

Dans une mise en scène très sobre, une dymanique verbale de demi-contact en évitements concrétise cette solitude à deux, dynamique me semblant parfois peut-être un peu précipitée, surtout au niveau des pauses, silences. Le ton concrétise de façon correcte l'état d'âme, mais tend a peu varier, et ne m'a pas semblé avoir atteint sa pleine amplitude dans sa façon d'habiter, de moduler les états affectifs des personnages et le même commentaire peut s'appliquer à l'expression, comme si on avait voulu effacer toute théâtralité de façon à annihiler tout confort et distance induits par la fiction du jeu. Choix, le cas échéant, pertinent à la portée de la cause, mais qu'en est-il au niveau spectacle ? Je pose la question. Certaines poses de Pascale Delhaes, la mort comme peur et espoir dans les yeux, sont saisissantes et troublantes.

Il ne s’agit certainement pas de rôles faciles à endosser, à jauger, et je ne voudrais pas être "pris " à habiter ce texte, assez massif, qui sous un couvert de téléroman réaliste, touche à la quintessence de la douleur d'être, et ce, dans l'indifférence la plus totale de notre belle société mercantiliste et individualiste. Touché. Le genre de rôle qui j'imagine, demande murissement, développement et un abandon tout aussi difficile chez les comédiens que chez le public, afin de se mettre en position pour pouvoir recevoir cela. Un work-in-progress, donc. On peut souligner le courage d'une jeune compagnie de s'attaquer à un tel morceau.

Sûrement pas pour les jours de déprime...

________________________________________________________

Une production de la compagnie Écart de conduite

Texte de Marsha Norman
Mise en scène de Marie Charlebois
Scénographie et costumes de Cynthia St-Gelais
Éclairage et sonde Olivier Gaudet-Savard
Avec Pascale Delhaes et Jeanne Ostiguy


Théâtre de l'Esquisse
13 au 29 sept 2007
1650, rue Marie-Anne E., Mtl
Rens. (514) 527-5797