lundi 28 mai 2007

Théâtre - Trans-Atlantique - Prospero

Par Yves Rousseau
Nous sommes en 1939 et l'écrivain Gombrowicz arrive en bateau à Buenos Aires et apprend que la Pologne est (presque) envahie. Tous décident de retourner, mais pas Gombrowicz, qui torturé, finit par rester. Sans ressource, il n'a d'autres choix que de chercher emploi et support auprès de la diaspora polonaise locale. C'est le début d'une truculente épopée, le récit de péripéties d'un Gombrowicz devant faire contre mauvaise fortune bon coeur et composer avec un ensemble d'olibrius, qui même en 1939 devaient êtres complètement anachroniques et déphasés. Ces derniers, ignorant d'abord ostensiblement l'auteur, finiront par se disputer son attention, son emploi, avec un Gombrowicz cherchant toujours à ménager la chèvre et le chou et éviter les ennuis, dans un tiraillement prenant l'aspect d'une course à obstacles surréelle et absurde, avec un ensemble de concurrents d'un grotesque fat, prétentieux et imbu, êtres infantiles et immatures. Comme si on cherchait ici a précipiter dans l'abime de la farce les archétypes d'une nation dont on se moque : un ambassadeur d'un non-sens technocratique kafkaïen et ampoulé d'une autre ère, des pseudo membres de la bourgeoisie ridicules et pompeux, des nationalistes enflammés se berçant d'illusions dans une espèce d'ordre inutile grotesque et prétentieux, Gonzalo personnage coloré de pédale maniérée en quête constante de chair fraiche, avec son aristocratie de pacotille surfaite, puis cet officier retraité, dinosaure rigide issu de l'époque de la cavalerie, des duels et de l'honneur...

Cette autodérision prend la forme d'une narration : Gombrowicz raconte cette histoire en aparté, et participe en alternance avec ces dernières à l'illustration du récit par tableaux. Denis Gravereaux donne au personnage toute la couleur ironique de l'être racontant avec un ahurissement incrédule, fataliste et un peu dépassé cette suite rocambolesque d'inimaginable avec également un certain humour, une ironie médusée de l'après coup. Marc Zammit est incroyable (et hilarant) dans ce rôle de tantouse prenant des allures de dandy de la cour du Roi soleil, de Farinelli, maniéré, savoureusement vil, obsédé par les jeunes garçons, et qui fera tout afin de faire intercéder Gombrowicz afin de pouvoir s'approprier le jeune bellâtre qui se trouve à être le fils de l'officier retraité. Ce dernier, joué avec tout le martial et la rigidité nécessaire par un Gabriel Arcand méconnaissable s'oppose et provoque l'intriguant en duel, une vraie farce surréelle! L'ensemble des autres personnages se disputant Gombrowicz : nobles d'opérette, nationalistes et partisans de bric-à-brac, sont joués avec beaucoup d'à propos.

De nombreux chants polonais tonitruants sont issus des personnages, et utilisés pour renforcer le côté grotesque et comique : ils ponctuent et rythment le récit, avec de plus rares interventions sonores préenregistrées, une trame assez sobre, mais pertinente. La mise en scène utilise, pour décrire les particularités du contexte (et parfois, des personnages) une chorégraphie perpétuelle, surtout pour les caractères en arrière-plan, une espèce de gigue délicate empruntant aux gesticulations faussement raffinées de rombières prétentieuses, transformant les personnages en poseurs maniérés, et ce langage corporel grandiloquent est particulièrement présent chez le personnage de Gonzalo, mais semble se généraliser à tous avec la progression du récit et cette chute vers le dérisoire.

La scénographie est très minimaliste : le plancher noir de la scène, quelques rideaux noirs en périphérie, une table basse en avant-scène, et sur le mur arrière, un immense écran de projection blanc. Les contextes sont surtout suggérés par les éclairages (David Perreault Ninacs) muraux et de sol, des motifs issus de gobos thématiques créant des effets très réussis, d'un impressionnisme parfois onirique, comme ce paquebot, simplement suggéré par une ombre immense, ces édifices représentés la nuit par les lueurs aux fenêtres.

Les costumes (confection de Jacques Doucet et Charlotte Veillette) sont recherchés, et participent étroitement à la description des personnages. Des tenues de capes, de voiles, de déshabillés et de grands foulards de Gonzalo aux culottes « Tintin » d'un des protagonistes, ridicule, en passant par la tenue empesée des notables.

Il est évident, par la qualité des enchainements, les caractères particulièrement bien définis, la fluidité du récit, la précision apparente du travail de régie, la qualité de l'interprétation, que nous sommes face à une pièce ayant eu le temps d'atteindre une certaine maturité dans son exécution. Une direction impeccable sur un texte bellement écrit rappelant un peu les imbroglios du Baron Muchausen, on passe une excellente soirée.


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Trans-Atlantique, un texte de Witold Gombrowicz
Conception et mise en scène Téo Spychalski

Lumières de David Perreault-Ninacs
Bande sonore de Jean-Luc Thievent
Confection des costumes de Jacques Doucet et Charlotte Veillette
Coiffures et maquillages de Jean Bégin

avec Denis Gravereaux, Marc Zammit, Gabriel Arcand, Bernard Carez, Georges Molnar, Richard Lemire, Michel-André Cardin, Philippe Cyr et Marc Beaudin
Au théâtre Prospero
17, 18, 19, 23, 25, 26 mai 20 h
27, 30 mai 16 h
31 mai, 1er juin 20 h
2 juin 18 h