dimanche 6 mai 2007

Théâtre - Othello - Bain Saint-Michel

Par Yves Rousseau

Pourquoi avoir peur du théâtre classique ?

Shakespeare vous fait peur? Il n'y a vraiment pas de raisons, l'histoire simple relève du conte, certes tragique, fatal et sanglant, et où en général presque tous meurent à la fin. Prenez Othello; général vénitien marié à la princesse, la belle, pure et fidèle Desdémone : il est chargé d'affronter l'imposante flotte turque, mais celle-ci est anéantie par une tempête; triomphant et nommé gouverneur de Chypre, il élève alors un de ses fidèles lieutenants Cassio au rang de second, ce qui déclenche la jalousie du fourbe Iago. Ce dernier fomente une émeute et manipule Othello pour en rendre Cassio responsable et ainsi lui faire perdre son poste. Il utilisera Émilia, l'épouse de Cassio et suivante de la princesse, afin de s'emparer du mouchoir de cette dernière et le donner sournoisement à Cassio, afin de faire croire à Othello qu'il y a adultère. Après moult manœuvres du méchant Iago, le prince déchiré de douleur jalouse, tue sa femme, puis Émilia. Réalisant par la suite la tromperie, Othello anéanti s'enlève la vie. Iago règne, fait exécuter et torturer Cassio. Enfin, c'est à peu près ça...

Cinq comédiens, quelques spots et enceintes acoustiques. Dans le fond incliné et dénudé du Bain St-Michel, comme toute scénographie, deux chaises, et trois draperies de trois mètres sur deux accrochées sur une armature en « T » facilement manœuvrables par les comédiens : deux opaques devenant tour à tour fonds de scène-coulisses mobiles, cloisons de pièce, voile de bateau; et une translucide, utilisée pour suggérer l'intimité, la chambre. Brandies et agitées, les draperies illustrent également les éléments déchainés, et certaines émotions, comme la peur. Les costumes, évitant le piège de l'onéreux pour une compagnie aux moyens limités, sont constitués de quelques accessoires : un chapeau animalier symbolise chacun des personnages, une cape et une coiffe d'apparat pour le doge vénitien, puis une robe de mariée récupérée pour la princesse. Changement de personnages derrière les draperies mobiles, disposées selon le contexte à suggérer (avec toujours une action principale devant) et quand cela n'est pas possible, on jette simplement par terre d'un geste vif le costume du personnage secondaire enfilé par-dessus celui du principal et on enchaine. La trame sonore, assez efficace, souligne les moments importants, avec un choix d' oeuvres de musique populaire dans le ton, relativement, mais il me semble que des oeuvres classiques eussent été plus appropriées. Les éclairages, même avec des moyens modestes, sont judicieusement utilisés, tantôt intimes et tantôt éclatants, mettant bien en relief les divers climats dramatiques, et cette idée d'éclairer en contre-plongée les colonnes de la piscine suggèrent à merveille l'aspect « château ».

Cette utilisation particulière des éléments scénographiques, ce mode d'enchainement en continu et cette utilisation très habitée de l'espace amènent un climat singulièrement dynamique, vivant, presque enjoué. Le rythme rapide tient donc le spectateur en haleine, toujours à l'affut de nouveaux rebondissements. De rebondissement en rebondissement, voilà le mot qualifiant le mieux l'ensemble. La nécessitée est mère de l'invention, et c'est avec beaucoup d'imagination que plusieurs contextes sont brillamment décrits et rendus : exemples, pour l'émeute, de grands cris avec effets sonores et lumineux avec agitation des draperies, une scène de fête victorieuse est jouée derrière deux draperies jointes, tirées vers le côté par le milieu, créant une entrée convaincante derrière laquelle on peut voir les comédiens danser dans un éclairage rougeoyant et sulfureux sous une musique disco. En fait, la pièce tout entière est une suite de trouvaille du genre. Iago est symbolisé par un mannequin, un buste costumé planté sur un manche à balai lui-même coincé dans une base de fauteuil à roulette récupéré.

Le jeu des comédiens, un mélange dosé de sensibilité iconoclaste, est convainquant et approprié, avec de très légères réserves, à mon sens : Le méchant pourrait être légèrement plus, sans caricaturer, d'expression méchante, fourbe, hypocrite en l'absence du prince. Othello, vif, et enjoué, gagnerait peut-être à être légèrement plus martial, et un peu moins d'un guignol grandiloquent. Je remarque aussi qu'il n'y a rien (pas de rideau, coupe-son) dans l'environnement minéral du bain pour arrêter le son et le phénomène d'écho affecte l'ensemble des voix, mais surtout celles plus hautes et claires de deux des comédiens, qui gagneraient à mieux articuler, à moins précipiter certaines répliques qui déboulent parfois de façon inintelligible, surtout pour le prince. La suivante manque parfois (notez, parfois) un peu d'expression, mais je pense que c'est surtout lié au (manque ou absence de) maquillages, les traits pourraient être généralement un peu plus soulignés chez tous, surtout les yeux. La princesse est jouée avec grande sensibilité et retenue, parfaite. Finalement, la scène de la mort d'Othello m'a semblé grotesque et elle pourrait être re-chorégraphiée.

Ne vous méprenez pas sur ces réserves, somme toute mineures, ça représente les ajustements normaux des premières représentations, et l'ensemble de la pièce reste un agréable délire festif, hautement cohérent, fluide, facile à suivre, souvent drôle! Pas d'ennui à l'horizon, et un style particulier qui me semble devenir la signature de Paradis Perdu Théâtre et de sa metteur en scène Sophie Lamouroux, qui avait présenté « Chronique d'une mort annoncée » l'an passé. Réussir à présenter de façon convaincante, très correcte de telles fresques avec si peu de moyens relève de la virtuosité et de la plus grande créativité. À quand le prochain rendez-vous?

Et puis ça vient de la passion, du coeur, et ça, on le sent...

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Othello, un texte de William Shakespeare
Une production du Paradis Perdu Théâtre

Mise en scène de Sophie Lamouroux
Musique originale : Mr Ju
Éclairage : Yannick Gravel

avec Caroline Bouchard, Johnny Forget Jr., Emmanuelle Laroche, Erick Tremblay

Du 2 au 20 mai, mercredi au dimanche à 20 h,
au Bain Saint-Michel, 5300 Saint-Dominique. 20$.
Renseignements - 514-761-0565