vendredi 4 mai 2007

Théâtre - Le dire troublé des choses - École Nationale de Théâtre du Canada

Par Yves Rousseau

Comme c'est la tradition, ce quatrième et dernier exercice public se déroule dans un lieu (théâtralement) non théâtral dont il importe de parler, car il impose de facto une atmosphère assez particulière. C'est une synagogue désaffectée, presque en face du Théâtre Lachapelle sur la rue St-Dominique, une bâtisse d'un autre âge, mais semblant en relativement bon état. Deux lourdes portes au mécanisme de verrouillage antique donnent sur un spartiate et glauque hall d'entré. Puis des portes battantes avec des vitraux arborant l'étoile hébraïque donnent sur la salle principale, plus ou moins aérée, plafond assez bas, sobre, grave et dépouillée, un ensemble un peu écrasant. Parfait pour tourner un film d'horreur style Nosferatu. Une soixantaine de places, en estrade, puis en avant un convoyeur comme pour faire rouler les caisses dans les supermarchés traverse l'avant-scène de cour à jardin : haut à la mi-cuisse, sa base est opacifiée par des panneaux. On ne verra donc que la partie supérieure des comédiens la plupart du temps.

Chaque quart latéral de l'avant-salle-scène est composé d'un mur de boîtes de carton assez trash, et c'est cet espace arrière créé qui tient lieu de coulisse. Au-dessus du convoyeur pour la portion dégagée (la scène) cinq ou six ampoules nues pendent au bout de leur fils, à distance régulière, elles seront utilisées pour divers effets, parfois d'éblouissement, parfois de « fading ». Fresnels latérales en croisé en arrière salle, pour effets atmosphériques, ambiance lumineuse qu'on maintient dans des tons d'ocres, gluants et pesants. Minispots en arrière-scène pour effets réguliers, puis spots latéraux en coulisse, pour certains clairs obscurs dignes de films noirs, et finalement pour couronner le tout, projecteurs dissimulés à la base du convoyeur, permettant d'éclairer parfois les visages en contre plongé, comme si vous vous braquiez une lampe de poche sous le menton. Un ensemble d'une laideur particulièrement réussie, d'un baroque interlope, paranoïde, inquiétant, un peu expressionniste. Le tout servant particulièrement le propos de la pièce et bellement exécuté par les artisans de la section production, dans ce contexte pas évident. Précis, tout baigne dans l'huile.

La table est mise question climat physique, effets scéniques, mais au niveau psychique? L'obsession, le stade anal prédomine, au sens psychanalytique du terme, dans toutes ses complications et sa splendeur pathologique : compulsions, angoisses, inhibitions, insécurité, un ensemble d'êtres écrasés avec leurs caractéristiques portées à leurs paroxysmes, engoncés dans leurs profondes névroses, avec leurs obsédantes routines de vie qu'ils étalent compulsivement devant nous dans un état quasi post-traumatique atteignant parfois (souvent) presque le dissociatif avec trouble de dépersonnalisation. Soixante caractères. Soixante solos fantastiques pour acteurs en quête de folie. Trois heures. Parfois dramatiques, mais provoquant aussi souvent un rire joyeusement jaune devant ce pathétique exacerbé. Entre autres, ménagère ressassant la routine domestique telle un spectre, petit employé récitant tel un zombie dantesque sa routine journalière, droguiste obnubilé par les substances qu'il décrit dans un état de transe malsaine, bizarroïde semblant érotiser... des ampoules électriques (!), bref: captifs, tous tournent sur le manège de l'abrutissement, scandent le non-sens de leurs petites vies insignifiantes, sous la musique de l'incapacité d'être, en cercle vicieux concentriques vers le néant existentiel de l'absurde. Ça ressemble un peu (beaucoup) à notre monde...

L'exercice de style de haute voltige emprunte à presque toutes les techniques de jeu et s'avère être en plus un fabuleux spectacle, iconoclaste et déjanté de ces êtres écrasés, parfois au bord de l'abîme, de la crise, de l'hystérie, de l'explosion. Mais comment? Déconstruction du langage, procédé de répétition, personnages encapsulés dans un abrutissement traversant la scène sur le convoyeur, sur lequel apparaît en défilant, l'objet de leurs obsessions; juchés, grimpés, marchant, rampant. À certain moment, je pensait à Beckett, à d'autre, même si le traitement n'est pas du tout le même, à certaines atmosphères de Kvetch. Certaines scènes sont hallucinantes de sens et de virtuosité dramatico absurde. Fluides enchainements. Dans ces multiples emplois, les jeunes finissants impressionnent. Du grand jeu. Pas de laissés pour compte, tous ensembles, solides. Je n'ose pas imaginer le nombre d'heures de répétition et de conception investies dans ce projet.

Bonne chance à tous les finissants.

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Le dire troublé des choses, un texte de Patrick Lerch
Mise en scène de Gill Champagne, assisté de Annie Lalande
Scénographie et costumes de Benoît Grégroire
Éclairages de Guy-Alexandre Morand
Conception sonore de Xavier Dupont
Direction technique de Marcin Bunar
Direction de production de Manon Claveau

Avec Marie-Evelyne Baribeau, Marie-Lou Bujold, Guillaume Cyr, Milène Leclerc, Lyne Lefort, Alexandre L’Heureux, Bruno Paradis, Emmanuel Reichenbach, Émilie-Lune Sauvé, Léa Traversy et Marc-Antoine Zouéki

Les mardis 1er, mercredi 2, jeudi 3, et samedi 5 mai 2007 à 19 h, le vendredi 4 mai à 18 h
Au 3675, rue Saint-Dominique (entre l’avenue des Pins et la rue Prince-Arthur)

Coût du billet : 7 $ - Réservations : (514) 871-2224