mercredi 9 mai 2007

Théâtre - À 12 ans j'ai mangé un modèle à coller - Mainline

Par Yves Rousseau

Surtout, ne pas tenter d'aborder cette pièce en tentant de décrypter la trame, la continuité d'une histoire, d'une intrigue. Vous risqueriez de finir dans le même état que les personnages de la pièce. Mais quel état? Celui d'un dantesque voyage dans l'univers schizokaléidoscopique d'un esprit dérangé, en pleine décompensation, un monde de psychose arrosé de paranoïa délirante. Sous l'égide de l'obsession de la mort, dans cette scénographie minimaliste composée de deux rangées de chaises adossées, comme une salle d'attente médicale funeste et funéraire, l'antichambre du néant et de la folie. Espaces de jeu central divisé par les sièges avec estrades en face à face pour l'assistance. Puis finalement, tableaux blancs d'environ deux mètres par deux, losanges suspendus aux murs sis aux deux extrémités des rangs de sièges, avec dispositif de projections. Éclairages en teintes infernales, interlopes, avec stroboscopes, effets de chatoiements hallucinés; projections dans ces mêmes tons atmosphériques. Des éclairages de Vicky Grenier, appropriés, très « Red Light ». Un fond sonore industriel « trash hardcore » douloureux de distorsions est omniprésent, comme un mantra obsédant procédant d'une « excrémentalisation» sonore cauchemardesque. Merveilleuse atmosphère de bad trip existentiel, chute libre vers l'anéantissement. Une scénographie de Julie-Ange Breton, qui avait impressionné dans ce Macbett monté par Jean Boilard et qui se signale par sa contribution aux productions de cette compagnie; ici vraiment très dépouillée, très intéressante même si réalisée avec peu de moyens, un contexte qui se marie bien avec ce texte délirant de Jean-Sébastien Courchesne.

Les costumes de Jacinthe Doucet Dagenais et Andrée Chalifour sont des kits d'hôpitaux stylisés tous en blanc et en lanières de coton lacées, situant à eux seuls le contexte de l'action. Par variation de leurs aspects parfois plus parfois moins morcelés, fragmentaires, ils constituent un élément intrinsèque décrivant également le personnage.

Dans cette unité psychiatrique du nulle part, les olibrius damnés et zombiesques s'affrontent pour êtres, pour aimer, et pour savoir, dans une obsédante course du caractère principal vers la découverte de la fin, sa fin. Un jeu en mouvement, au sens musical du terme, mais en tempo accéléré : tableaux en pose outrées presque fixes, caractères éberlués, ahuris, hallucinés déclamant comme des Sarah Bernard trash, des récitants d'antique théâtre Grec surréels, puis tempête, poursuite, guerre, dérives fantastiques en forme de passage à l'acte des conflits pulsionnels et existentiels indirectement exposés: d'un baroque éclaté, d'une vulgarité d'une truculence dantesque, sous la symbolique de la hache rouge, intéressante métaphore du geste, une belle recherche de mise en scène. En dents de scie, une pièce maniaco-dépressive. On se lâche « lousse »...

En cette soirée de première, quelques petites réserves : au niveau technique, les comédiens manquent parfois légèrement de précision dans le positionnement et sont ainsi parfois un peu en dehors de leurs éclairages, les balises fluorescentes pourraient êtres légèrement réajustées, surtout pour les scènes en juxtaposition avec les projections, devant le losange-écran. Les scènes sur l'ilot central sont bien visibles, mais par contre celles se déroulant au sol, sur un des espaces latéraux, sont difficilement discernables pour les spectateurs du côté opposé, surtout en première et deuxième rangée, et de plus les comédiens se trouvent alors à jouer de dos à la moitié de l'assistance. L'atmosphère sonore précédemment décrite est d'une trop grande intensité, obligeant les comédiens à pratiquement crier; on perd quelques mots, mais surtout beaucoup de nuances et je peine à croire que ces derniers auront encore de la voix, à ce train, d'ici quelques représentations. L'écriture est intéressante, malgré le côté un peu manichéen de l'univers, avec ce gros méchant et sadique psychiatre, mais sans pourtant nuire à la proposition, délirante à souhait. D'une incohérence cohérente d'éclatements déstabilisants, effet tout à fait voulu à mon avis (pensons à cette fausse fin), peut-être pas très « grand public », mais pas hermétique non plus, relativement accessible. La scène du centre d'appel ésotérique passe moins bien, à mon humble avis, et arrive comme un cheveu sur la soupe.

Que peut-on dire, à une jeune troupe sachant très bien que même avec une salle complète, ils joueront surtout pour le salaire de la gloire de l'art? De parodier le théâtre-recette, de ressasser des approches de jeux, des techniques qu'ils maîtrisent déjà, de rester dans la zone de confort ? Hum, à mon avis, pas du tout, surtout à une période de vie où la pression alimentaire permet une plus grande liberté. L'attitude de cette jeune compagnie me semble beaucoup plus rentable et exemplaire, en terme de développement de jeu, d'écriture et de travail de régie : déplacer les clôtures, essayer de nouvelles choses, explorer de nouveaux horizons théâtraux, repousser les (et ses) limites. C'est comme ça que l'art avance et qu'ils nous fait, nous auditoire, progresser. Le but d'une démarche artistique, à mon humble sens, n'est pas de rechercher la perfection-recette prévisible et rabâchée, surtout à cette étape précoce d'une carrière, mais d'explorer des territoires de découvertes. Du défrise-matante qui a le mérite de faire avancer, et qui apprend de ses imperfections, profondément humain par la vérité de son intention, la candeur rafraîchissante de sa commission, la vie grouillante de son cri d'expression, porteuse de tous les espoirs par sa ferveur et sa passion qui fait du bien. Le beau risque.

À la prochaine, bande de joyeux fous.

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Texte de Jean-Sébastien Courchesne
Mise en scène de Jean-François Boisvenue
Une production Les indigestes

Scénographies de Julie-Ange Breton
Costumes de Jacinthe Doucet Dagenais
Éclairages de Vicki Grenier

avec Andrée Chalifour, Etienne Jacques, Frédéric Jeanrie, Mathieu Lepage, Marie-Laurence Lévesque, Catherine Moncelet

Du 8 au 20 mai 2007 au Théâtre Mainline
Billets et informations : 514-582-1623