samedi 7 avril 2007

Théâtre - Parasites - École supérieure de théâtre

Par Yves Rousseau

Parlons d'abord de l'histoire et du texte.

À la lecture du texte de Mayenburg, on peut vraiment  se demmander quelle forme, et surtout quel ton on adopterait pour cette pièce qui  semble certes une pertinente et cruelle fable sur la difficulté de vivre, surtout ensemble, dans notre belle société contemporaine, mais livrée dans un quasi-humour très sombre, noir et cynique.

Imaginez, d'abord Ringo, un jeune homme rendu paraplégique par un accident, plus ou moins dépressif, irritable, qui voit tout en gris : « Un jour, quand tu rentreras... tu sentiras le soleil, je pendrai dans mon fauteuil desséché et tordu, et je te regarderai avec des yeux de mort... », dit-il en se plaignant que la bière rapportée par son épouse est infecte. Puis répondant à cette dernière qui veut aller au lac « Les lacs, c'est pervers, des gens gros qui étalent leur corps d'asticot à la lumière, se font frire dans l'huile solaire jusqu'à tant que leur peau éclate comme une saucisse chaude... et coulent, bourrés, le ventre rempli d'escalopes et de bières froides, et il faut cinq maîtres nageurs pour remonter leurs cadavres boursoufflés à la surface... ».

Son épouse, Betsi,  tente de retrouver un semblant de normalité tout en se heurtant constamment à Ringo, qu'elle aime malgré tout mais en parfois perdant parfois patience, comme avec cette bière conspuée qu'elle finit par lancer par la fenêtre. C'est elle qui tente toujours de recoller les morceaux, qui ramasse tout le monde et cherche à sauver les apparences.


Ensuite il y a Friderike, la soeur de Betsi, personnalité hystérionique vivant sous le chantage et spectacle perpétuel de son éventuel suicide imminent, infantile, en perpétuelle quête d'attention, puis son mari, Petrik, taciturne et névrosé, un bizarroïde introverti fasciné par son serpent : lorsqu'il le nourrit de rats, le reptile énervé par les cris et persiflages de Friderike,  refuse de manger. Petrik, selon la didascalie, lui tend un rat mort et lui demande « Encore faim? », et elle de répondre « oui », et  en didascalie « elle enfonce le rat dans sa bouche ». Plus tard, à son mari « Je vais me suicider »; « Descends d'abord la poubelle, ça pue »; « Je vais sauter par la fenêtre et ma tête éclatera sur le pavé »; « Très bien, alors emporte la poubelle avec toi, si de toute façon tu descends » . Très représentatif de l'ensemble des dialogues...

Finalement, le dernier personnage, Multscher,  le chauffard qui s'étant endormi au volant a causé la paralysie de Ringo,  offre sa vie à aider en réparation. Après une certaine résistance, Ringo le laisse s'incruster, non sans un grand cynisme, trop content d'emmerder tout le monde avec son « invité » : en effet, Multscher, sous sa bonne volonté dégoulinante et son aspect distingué et maniéré, semble en fait être un vieil homme d'une perversité candide face à la vie, perturbé et fasciné par la mort. Exemple, « J'essaie toujours de m'imaginer comment c'est, juste avant... s’il y a quelque chose là, un moment où l'on se rend compte que c'est en train d'arriver... si le corps vous laisse partir comme ça après toutes ces années ». Plutôt que d'aider, Multscher semble plutôt à la recherche d'un pacte de suicide avec Ringo, amenant même un plein sac de médicaments mortels, et tirant tous vers le bas...

Friderike se retrouve ensanglantée sur une autoroute, la tête sur la bande d'arrêt d'urgence, enfuie. Son mari lui aurait (nous n'en sommes jamais sûrs) cogné la tête sur un mur? Elle sera recueillie par Betsi, au grand dam de Ringo (ils se détestent). Un Petrik désespéré et coupable entreprendra alors le siège de l'appartement, au soleil, sur le parvis de la porte, comme un chien, suppliant sa femme de revenir. Victime d'une insolation et confus, c'est aussi comme un chien qu'il sera littéralement accueilli et traité par Ringo devant un Multscher éberlué (Petrik mange à quatre pattes dans un bol). Devant les énièmes propos suicidaires de Friderike, Ringo, excédé et indifférent, lui livre intempestivement les médicaments. Un plein sac de sport de pilules, répandues sur le sol et dans lesquelles Friderike se vautre avec une sensualité lascive et morbide, prenant plusieurs cachets avec un cérémonieux désillusionné et tragique, chacun étant brandit puis gobé en l'honneur d'un des proches, en répétant chaque fois cette phrase de son mari : « si tu te suicides, j'irais pisser sur ta tombe »...

Belle chimie d'un cynisme sans nom, où chacun vit en soi et se heurte constamment à l'absence d'empathie et aux sarcasmes de l'autre. Mais où on continue de chercher l'autre quand même. Incapables de donner, mais on veut recevoir. Tous plus pathétiques, désillusionnés, souffrants, dans une belle et festive dysfonctionalité programmée. Sur un fond urbain à saveur de déshumanisation, de perte de sens et d'identité. Toujours des relations en cycles maniaques : blanc, noir, chaud, froid, amour, haine. Une affectivité en montagnes russes.

Vous comprenez sans doute pourquoi cette initiale impression de pièce très sombre, et à la première lecture, certains des comédiens confièrent avoir eu la même réaction.

L'angle choisi pour le traitement est donc agréablement surprenant. D'abord niveau scénographie, un ensemble très cosy, très lumineux, un brillant travail de Anne-Marie Bérubé. En arrière-plan, un mur assez clair (teinte beige) , moderne d'un style architectural recherché, avec au centre la porte d'entrée et un écran encastrés de rétro-projection d'environ deux mètres par deux. Deux autres écrans de un mètre  sont également encastrés aux deux extrémités. De larges planches de bois pressé en trompe-l'oeil donnent l'impression de dalles de pierre. Puis côté jardin, on trouve la chambre à coucher du couple Friderike et Petric, qu'on suggère être dans un autre lieu. Pour l'autre couple, au centre, le coin salon, puis côté cour, le coin-cuisine, avec un point de fuite vers le reste invisible de la suite. Très Ikea, comme style. Les personnages qu'on imaginait plus comme « Les Bougons » ont plutôt l'apparence de jeunes cadres branchés et distingués aux physiques avantageux.

Le ton est plutôt celui d'une comédie de situations très rythmée, et certes très noire. Un choix pertinent puisqu'il crée un contre-effet mettant particulièrement en relief tout l'humour pince-sans-rire assez particulier de la pièce et tout le cynisme. Les écrans sont parfois utilisés pour suggérer un contexte, par exemple une journée ensoleillée, mais surtout pour de brillants procédés d'expositions des personnages dans des apartés où ils s'abandonnent à leurs pensées intérieures, et finalement, également pour exposer certaines scènes se déroulant à l'extérieur; la scène du rat, par exemple, avec un vrai rat grouillant, où on interrompt une fraction de seconde avant que ce dernier n'entre vraiment dans la gueule béante de Liliane Fallon; ou encore la scène de la la tête sur la bande d'arrêt d'urgence. Le tout est parfois juxtaposé avec les scènes jouées. Ainsi, par exemple pendant que Ringo ironise sur tous et chacun, on voit Petrik contempler son serpent, Multscher attendre devant la porte avec son bouquet-excuse, Betsi prendre sa douche. Un pertinent dispositif permettant de multiplier les charges émotives et symboliques, doublé d'effets sonores percutants.

Une brillante mise en scène très solide de Melissa Barccelo qui atteint son objectif, celui de décrire un univers d'ambigüités, borderline, décadent : « J'ai voulu donner à voir des rapports humains à la fois sombres et lumineux, montrer des ruptures en des moments d'harmonie apparente... flegmatique et susceptible, détaché et impulsif, vulnérable et blindé, réel et surréel, violent et paisible. À la structure fragmentaire du texte, j'ai marié des images scéniques et vidéo elles-mêmes morcelées. De ce mariage émergent, je le souhaite, dissonance et multiplication des niveaux de sens ». Avec un choix de traitement permettant de rendre le tout digeste, agréable, évitant le piège de la noirceur.

Les interprètes semblent avoir parfaitement intégrés cette notion de borderline, surfant en équilibre sur la ligne séparant le ton de la comédie de celui du drame, dans une brillante mystification qui dure jusqu'à cette fin ouverte et sardonique que chacun peut interpréter à sa façon,  face à l'apparente survie de la suicidée. Une « fausse » catharsis qui nous laisse ironiquement dans un suspend d'horreur interrogative...

Les jeunes comédiens finissants se tirent très bien d'affaire, une belle énergie chez Michaël Drouin Marcotte en Petrik, Lilianne Fallon en Friderike et Valérie Leroy en Betsi. Joseph Martin, qui est déjà diplômé depuis l'an dernier, brille particulièrement dans le rôle de Ringo. Gérard Gravel, assez troublant en Multscher, est le père d'une comédienne finissante (Sarah Gravel, brillante dans Eddy F de pute); ayant pratiqué le théâtre plus jeune, il s'en tire avec une interprétation sensible et plus qu'honnête : bonne diction impeccable, bonne projection, belle expression.

Bravo à tous!
__________________________________________________________

Parasite, un texte de Marius Von Mayenburg
Une production libre de L'École supérieure de théâtre (UQAM)

Mise en scène et réalisation vidéo de Melissa Barcelo
Scénographie de Anne-Marie Bérubé
Conception des éclairages de Ève Champagne-Thériault
Conception sonore de Menez Chapleau

Avec Michaël Drouin Marcotte, Lilianne Fallon,Valérie LeRoy, Joseph Martin et Gérard Gravel.

du 4 au 7 avril au Studio-Théâtre Alfred Laliberté
Renseignement et réservation : 514-987-3456