Par Yves Rousseau
Commençons par situer l'action, le contexte de la pièce, et établissons un rapport avec la scénographie. Un dépotoir d'âmes blessées, un bas-fond de la marginalité, un univers trash et sordide de souffrances en forme d'acting-out, ici au bas de ces escaliers, à Paris. Un décor en gradins, avec plates-formes médiane et supérieure, passerelles latérales. L'espace sous les gradins est bien visible, et d'ailleurs exploité : côté cour, les pissotières des rendez-vous interlopes, puis un peu partout un ensemble de points de fuite par lesquels on peut disparaître et surgir. Dans la salle, les sièges à même le plancher, avec de larges allées par lesquelles « descendent », dans une procession d'un dantesque grotesque, les personnages. Un univers physique éclaté englobant toute la salle dans lequel les caractères pourront évoluer.
Mais quels personnages? D'abord Fifi (Luc Bouffard) et Mimi (Mathieu Gentes), deux travelos échappés d'institutions et aux jours comptés, revenus vers ce seul lieu ou ils (elles) se sentent êtres, vivre. Hideux, grotesques, sales, vils clowns pathétiques avec leurs bas résilles, leur mini-jupes et talons hauts révélant leurs jambes masculines et anguleuses, leurs bustiers mettant en « valeur » leurs « poitrines » et leurs ventres gras et poilus, maquillés comme des dandys de la cour du Roi-Soleil, mais version trash, avec d'affreuses voix rauques et une démarche incertaine, voleurs, menteurs, hypocrites et tout ce que vous voulez de truculentes bassesses. Le Vicomte, en pédé maniéré et pédant, aristocrate de pacotille à la richesse trop voyante pour ne pas s'attirer d'ennuis dans ce bouge, un vo_yeur en quête de chair fraîche. Puis la bande de lesbienn_es armées, walkyries, amazones, régnantes hégémoniques et violentes, avec coiffures noires genre « Pulp fiction » et à l'accoutrement quelque peu sado-maso évoquant des dominatrices. Gloria (Annick Gamache) et Sapho (Stéphanie Julien), ainsi que leur muse, une jeune fille de 17 ans travestie en garçon, casquette, pantalon, voix basse forcée, avec un faux phallus de plastique, fuyant sa féminité, une garce paradoxalement porteuse d'une certaine pureté, rêvant d'une certaine paix et harmonie, jouée par Marie-Lyse Laberge-Forest. Amhed, un « Yo » (Éric D'Alo) vivant de larcins, d'expédients, qu'on suppose d'abord musulman et gai, esprit vif, lucide dans son genre. Reste le policer, plutôt complaisant et inefficace (la république indifférente), joué par Frédéric Lavallée, et finalement la Solitaire (Stéphanie Lachance), richissime femme entretenue, d'une longue lignée du genre, rombière alcoolique, cocotte vénale, qui se trouve à être la mère de Lou...
Le bel univers! Un noble agressé et violé par les travelos et apparemment assassiné, mais qui n'en finit plus de ressusciter, pour ne mieux revenir comme Roi dépravé et dérisoire, sur ce ridicule trône à roulette, affublé des deux olibrius comme valets attriqués selon une version perruquée à la Louis XIV de leurs tenues; une jeune garce lesbienn_e et un yo magrébin qui se révèlent être les Roméo et Juliette, issus de ces clans opposés, et qui dans un instant magiquement impossible, se rejoindront pourtant dans quelques moments d'amour condamnés, et avec comme conséquence une grossesse. Une mère déglinguée rêvant de récupérer sa garce de fille pour la féminiser et ainsi la faire suivre ses traces, et ce noble de pacotille, ai-je bien compris la réplique, qui se révèlerait être le père de Lou, par cette union incestueuse avec sa soeur, La Solitaire, qu'il reconnait subitement. Ou enfin, quelque chose comme ça, rendu à ce point, ça ne change pas grand-chose (...). Assaisonnez le tout de violences, de constantes luttes de dominance territoriale, l'intrigue atteignant son point culminant avec ce mariage décadent, où Lou, enceinte de neuf mois, s'apprête à marier Amhed. Mais celle-ci accouche subitement, et dans un refus suprême de sa féminité, elle s'empoisonne et meurt. Les lesbienne_s voulant s'emparer du bébé, une dernière bataille générale et un quasi-Deus ex machina plus tard, tous sont décédés, sauf le bébé et nos deux travelos, qui envoyés faire des courses reviennent. Après avoir détroussé les cadavres, ils trouvent le bébé toujours vivant, merveilleux parents adoptifs marchant avec espoir vers le lendemain...
Farce, drame, tragédie, bref vous l'aurez deviné, un mélange parfait pour un genre de tragi-comédie. Comme si le côté bon enfant de la Ribouldingue et de la Commedia dell'arte étaient croisés avec le « Rocky Horror Picture Show », comme si certains univers décadents de Bertolt Brecht rencontraient le verbe d'un Molière cynique et « destroy » (le texte est en vers de sept pieds) avec en prime le grotesque infatué des caractères d'Alfred Jarry, le tout sur un calque autodérisoire de grande tragédie grecque traité à la sauce sanguinolente du théâtre du Grand Guignol d'Oscar Méténier. Tout pêche (volontairement) par l'excès ici, une dénonciation de l'intolérance face à la divergence, de la souffrance, de la marginalisation, dénonciation exhultive et purgative atteinte ironiquement par une caricature paroxystique poussée dans ses extrémités par de truculentes crudités excrémentalisées par une festive et poétique vulgarité métaphorique de la douleur d'être divergent. Un ensemble pourtant ironiquement lumineux de vérité. Certaines scènes atteignent un haut niveau de cynisme bouffon et déjanté, pensons aux deux travelos détroussant et sodomisant notre vicomte, les quatre fers en l'air dans les pissotières ou encore cette procession et ce mariage impossible, entre autres. D'autres sont carrément belles et troublantes, comme celle de cet amour impossible entre Amhed et Lou, finement chorégraphiée, un unique moment de paix et de beauté dans cet univers sans pitié, comme une fleur dans le dépotoir de l'humanité. Finalement, certaines encore sont d'une symbolique caustique et ironique, comme cette pavane satirique sous une musique à la Jean-Baptiste Lully « yo-isée » de « drum and bass » où l'ensemble des caractères évoluent avec ces sceptres à la tête dorée servant à cadencer l'ensemble, avec comme figure centrale ce « noble », comme un "Roi-Soleil " dérisoire bien à l'image de cet univers...
Un jeu très énergique, jeune et enjoué des comédiens. Éric D' Alo impressionne dans cette interprétation en vers servis avec toute la musicalité et les gestus typiques d'un yo maghrébin de la banlieue parisienne; Alain Fournier est très solide dans son interprétation de ce noble dépravé et cyniquement sans aucune empathie; Marie-Lyse Laberge-Forest en garce tragique se tire très bien d'affaire, avec de belles scènes touchantes. Stéphanie Lachance rend bien son personnage de femme entretenue, snobinarde déglinguée, alcoolique et chambranlante. Mesdemoiselles Gamache, Julien et monsieur Lavallée complètent l'ensemble avec des compositions très correctes.
Même si le jeu de ces très jeunes interprètes presque tous récemment diplômés est perfectible (mais ni plus, ni moins que tous les autres du même âge), surtout au niveau des nuances de l'expression et de la diction, il demeure à mon sens d'une qualité très acceptable, et ce que le temps n'a pas encore apporté comme murissement est compensé par une incroyable ferveur et une touchante énergie d'une vérité et d'une intensité émouvante. D'autre part, ces choix de mise en scène poussant le jeu à emprunter parfois à la farce, au grotesque m'apparait pertinent et parfaitement dans le ton du grand cirque de Copi, avec un effet de distanciation, de relativisation du propos permettant au spectateur de respirer et rendant ainsi le tout recevable, tout en servant bien le cynisme dénonciateur du propos, et évitant ainsi le côté pathos, mélodramatique qu'un traitement plus « sérieux », classique, aurait vraisemblablement amené. Il faut être particulièrement pisse-vinaigre, empesé où grenouille de bénitier pour aborder cette pièce au premier degré et en être choqué, et ne pas saisir l'essence même de cette proposition délirante. Seule réserve majeure, l'effet de foudre à la fin pourrait être mieux souligné par l'éclairage et le son, ce n'est pas très convaincant.
Une première mise en scène de Philippe Cyr, avec un résultat très honorable. À suivre.
Doit-on également rappeler à certains à quel point nous sommes redevables à ces jeunes artisans qui payent énormément de leur personnes afin de nous offrir du théâtre de qualité: en effet, peu ou pas subventionnées, de nombreuses jeunes compagnies évoluent dans la plus grande précarité financière et ne carburent qu'à l'espoir et la passion, et une large portion de la programmation théâtrale montréalaise, ce qu'on appelle dans le milieu « les autogérés », est ainsi assurée par des artisans qui ne seront que peu où pas rénumérés pour leur travail, avec en plus l'obligation d'occuper des emplois alimentaires le jour. Un rythme de vie assez épuisant. Réussir à faire du bon théâtre dans ces conditions, comme c'est le cas ici, relève de l'exploit, et exprime en soi toute la place que l'art théâtral occupe dans leur âme et leur vie. Il y a encore de la beauté dans ce monde.
Merci.
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Les Escaliers du Sacré-Coeur, un texte de Raul Damonte Botana, dit Copi
Une production des Ouvriers Théâtre et de la S.H.O.P.
Mise en scène de Philippe Cyr, assisté de Justine Boulanger
Direction de production de Valérie Parent
Décors de Martine Richard
Costumes de Mona-Dominique Régnier
Son et musique de Jacques Poulin-Denis
Éclairages de Marie-Ève Pageau
avec Luc Bouffard, Éric D’Alo, Alain Fournier, Mathieu Gentes, Annick Gamache, Stéphanie Julien, Marie-Lyse Laberge-Forest, Stéphanie Lachance et Frédéric Lavallée
Du 20 avril au 6 mai au Théâtre Prospero