mercredi 11 avril 2007

Théâtre - L'envie - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Sur la petite scène de la salle Jean-Claude Germain du théâtre d'Aujourd'hui, un mur beige dont les deux tiers supérieurs sont composés pour la demie centrale de sections de stores vénitiens tandis que les deux quarts des extrémités cour et jardin sont des rideaux. Par les jeux d'éclairages habiles (Martin Gagné), il est possible de rendre chaque section opaque ou translucide et ainsi utiliser l'arrière décor: par exemple, le rideau rendu transparent deviendra, avec effet sonore de et jeux d'ombres de circonstance, une douche. Sur le plateau, un sofa qui déplié et joint à un repose-pied devient un lit, puis côté jardin une table et des chaises, puis un téléphone. Les nombreux changements de contexte (chambre, boutique, salon, café, hôtel) sont efficacement suggérés par des effets de transition :  bruitages et éclairages, introduction de quelques accessoires, ré-agencement du mobilier, et finalement quelques éléments de costumes assortis au contexte. Le tout avec très peu de temps morts et de façon très fluide.

L'histoire ? Il s'agit d'intrigues de couples :  le premier, est composé d'une jolie brunette (C-P Lemay), qui se cherche à coups de clichés, de psycho pop et de magasinage compulsif et qui vogue d'un emploi à l'autre, puis son conjoint (G Champoux), un boursicoteur chromé, matérialiste, vénal et intéressé à qui tout semble réussir. Puis l'autre couple comprend un bon diable plus timide, pondéré, rêveur, sensible et songeur (S Laplante), éternel faire-valoir du boursicoteur, et la sulfureuse blonde carriériste (C-A Toupin) qui semble au-dessus de ses affaires, et qui est également le soutien moral, la confidente de la brunette. On se prend rapidement à penser que ces couples de caractères opposés sont inversés, qu'en fait le songeur devrait être avec la brunette, et la blonde avec le chromé. Le boursicoteur trompe sa femme avec la blonde : machiavéliquement, peut-être plus ou moins consciemment pour pousser les deux autres dans les bras l'un de l'autre, ces deux libertins ont la brillante idée d'organiser une soirée échange de partenaires. Mais tout ne se déroule pas comme prévu et c'est le début d'une dégringolade prenant la forme d'un cynique suspens et chassé-croisé du mensonge....

De petits couples fragiles (qui durent maintenant 3-4, parfois 5 ans?) de bobo début trentaine, des conjoints finissant par inévitablement tomber dans l'habituelle infidélité prévisible. Ce n'est donc pas tant l'histoire simple et peut-être même banale d'adultère qui importe ici, mais son traitement : cette vision caustique, sans pitié et chirurgicale d'une triste modernité matrimoniale. Le brillant et cruel texte de Catherine-Anne Toupin n'a aucune pitié pour ces êtres, d'abord présentés comme lumineux, beaux et branchés (les belles apparences...), pour ne mieux que pouvoir les détruire et les enlaidir par la suite, procéder à la dissection de leurs âmes avec un cynisme méthodique et résolu, presque sadique pour briser les apparences. Comme des enfants laissés sans surveillance dans un magasin de bonbons, les jeunes adultes de mme Toupin sont confrontés à un monde de plaisir, d'envie et de tentations, où les possibilités de passage à l'acte semblent illimitées, avec l'hédonisme, le narcissisme, et la facilité comme trois cavaliers de l'apocalypse du couple et de l'amour toujours,  un mythe échoué dans le purgatoire du consumérisme, de l'individualisme et du matérialisme primaire. Chacun veut recevoir, mais semble tellement inapte à donner. Comme ces partenaires-objet qui ne semblent plus êtres investis comme êtres, mais comme accessoires. Puis cette phrase assassine dans la bouche du personnage de Catherine Proulx-Lemay: quand l'amour disparait, tu perds ton pouvoir de rendre une personne heureuse, mais pas celui de la faire souffrir...

Un autre élément intéressant de la pièce est l'illustration ce côté éminemment urbain, le côté très actuel, très 2007 et morcelé des communications : les conversations en dents de scie, toujours pressés, toujours dérangés, cette attention toujours un peu partielle et distraite de l’ère du multitâche, avec un cruel manque d'écoute et de disponibilité, l'intrusion continuelle de la technologie (ici l'omniprésence du téléphone cellulaire) et son impact sur les rapports. D'où l'importance de travail au niveau des enchainements, du rythme décrit en premier paragraphe. Les choses dites restant toujours en surface, et ce qui devrait vraiment être abordé, reste implicite, retenu et évité avec souvent encore la technologie comme moyen de détournement. L'importance de l'image, du paraitre triomphe au détriment de l'être.

Une mise en scène de Frédéric Blanchette d'une paradoxale pudeur exhibitionniste, où ce qui est sous-entendu et suggéré par le geste, le ton , la façon d'occuper l'espace (bref tout le non-dit) participe autant que ce qui est dit et montré par texte dans cette brillante annihilation des personnages. Le caché révèle autant que le montré, l'explicite autant que l'implicite : par leurs hésitations, hypocrisies et lâchetés suggérées, par leurs langages corporels qui jouent sur plusieurs tons de paradoxes, d'oppositions, d'équivoque par rapport au dire, par leur façon de s'étourdir et d'éviter le vrai, la rencontre, l'engagement. Jusqu'à cette dantesque scène d'éclatement final d'une monstruosité sans nom, quand le pot au rose est découvert, une humiliation totale d'une intensité rarement vue au théâtre, l'exécution finale et la condamnation sans pitié d'une triste réalité...

Nous avons ici droit à une interprétation d'une très grande justesse. Plusieurs scènes reposent d'ailleurs exclusivement sur ce ton particulier et le moindre écart peut faire dérailler le tout. Chacun des acteurs disparait littéralement, faisant place avec le plus grand effacement et la plus grande humilité à son personnage. C'est pour le moins habité, avec beaucoup d'écoute et de respect.

Un cruel, mais non moins lucide portrait de l'état des lieux, une comédie noire au rire cynique et ironique.

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L'Envie, un texte de Catherine-Anne Toupin
Une production du Théâtre ni plus ni moins
Mise en scène et scénographie de Frédéric Blanchette
Éclairages de Martin Gagné

avec Guillaume Champoux, Steve Laplante, Catherine Proulx-Lemay et Catherine-Anne Toupin

du 10 au 28 avril 2007 à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d'Aujourd'hui