Par Yves Rousseau
Qu'est-ce que c'est que la Cerisaie de Tchekhov ? C'est d'abord l'histoire d'une famille aristocratique russe, grands propriétaires terriens, et de leurs servants. Nous sommes au tournant du vingtième siècle et déjà, avec l'industrialisation tout change rapidement. Dans une crise existentielle, et sous le couvert d'une passion amoureuse, la mère a fui en France, question d'oublier le décès de son époux, mais surtout celui de son fils, jeune enfant mort noyé dans la rivière ceignant la propriété. Sa passion pour cet amant français et cette vie au grand train la ruina, l'obligeant à retourner, à se confronter à ce lieu qu'elle avait fui, univers chargé de nombreux souvenirs et de toute la nostalgie du passé. C'est ce moment que la pièce saisit, le retour, mais vers quoi ? Un univers en pleine déliquescence, un domaine qui ne rapporte plus et qui sera mis aux enchères pour dettes, des anciens vassaux, des roturiers, qui jadis quasi esclaves sont maintenant devenus commerçants, souverains de leur vie. La fin d'une époque, de la féodalité, puis la montée du capitalisme. On tente bien de résister, de s'opposer à ce changement, mais en vain, les diverses solutions envisagées l'étant toujours selon le même système de pensée issue d'une autre époque, inadapté à la nouvelle économie. Le domaine sera acheté par un prospère commerçant, proche ami de la mère, dont les parents mêmes furent servants, la cerisaie si magnifique sera rasée, divisée en lotissements loués aux estivants qui viendront y construire leur « datcha ». La famille se disperse, certains vers un avenir non défini, d'autres ayant à contrecoeur accepté de s'insérer dans cette nouvelle réalité : cadre bancaire, traducteur...
Une chronique du temps qui passe, la genèse d'une fin, chargée de mélancolie parfois voilée de moments de bonheur nostalgique, questionnant le futur et regardant le passé sans tomber dans le manichéisme: le commerçant prospère, qui incarne la nouvelle réalité, n'est pas présenté comme un homme méchant où vénal, mais plutôt comme un homme distingué, amical, mais résolu, semblant vraiment vouloir aider la mère et sa famille, lui prodiguant même de judicieux conseils, vus d'une optique capitaliste, pour qu'elle puisse reprendre le contrôle de son domaine (lotissement, datcha...), une solution inimaginable, vile et bassement commerciale, pour cette famille de petite noblesse attachée à son mode de vie et de pensée, et à cette magnifique cerisaie. Et la mère est montrée comme une femme certes dépensière, mais sensible, charitable et généreuse.
Une scénographie très intéressante (Anne-Geneviève Robert et Camille Paris), qui semble surtout inspirée de cette didascalie en tout début de l'acte II. Scène centrale avec estrades latérales : sur un plancher sombre, en périphérie des estrades, d'un côté un train miniature, puis de l'autre la structure d'une maison en maquette. Sur le périmètre scénique, la cerisaie est figurée par de petits massifs d'arbres miniatures stylisés. Puis, à une extrémité, des poteaux électriques grandeur nature, que la didascalie suggère à l'horizon, comme une modernité qui pointe, aux limites de cet univers d'antan. Sur chacun des murs aux extrémités latérales de la scène, de très grands tableaux d'un blanc peint en brushing, horizons suggérés, reflétant la lumière avec modulations. Le type de costumes (bon travail de Marie-André Boivin) semble suivre le cursus idéologique des caractères : Les personnages qui sont plus intéressés, tournés où motivés par la modernité portent des habits plus contemporains, alors que ceux de ce monde aristocratique évanescent résistant aux changements ont des habits suggérant fin dix-neuvième siècle, le personnage le plus décalé étant le fidèle domestique octogénaire, Firs, en redingote et haut de forme, ensemble qui, même en 1903 (année où la pièce fut écrite, un an avant le décès de Tchekhov) était déjà anachronique. Firs symbolise puissamment l'ancien monde. La pièce se conclut d'ailleurs de façon saisissante : après des adieux déchirants à la propriété, tous partent et se tournent vers le futur. Tous ont quittés et pris le train, sauf Firs, oublié, seul, dans cette maison vouée à la démolition, il s'étend misérablement, se recroqueville, puis en aparté : « t'a plus de force mon vieux, il ne te reste rien, rien de rien... ».
Les éclairages étaient, tout au plus, corrects (hum...), mais assez statiques. Il m'a semblé dans plusieurs scènes ne pouvoir bien distinguer l'expression des comédiens, alors que cette pénombre ne me paraissait pas toujours justifiée par le contexte. On peut éclairer les visages au moins, découper l'éclairage. Des effets plus participatifs auraient également enrichi la proposition : par exemple, entre autres, à l'acte II, il est suggéré dans le texte que le temps est magnifique et que le soir arrive, puis que la Lune se lève, sans que l'éclairage ne semble tellement suggérer de façon notable, à mon sens, cette réalité. Après certaines répliques explicites, j'ai parfois anticipé un effet lumière, levant avec interrogation les yeux vers la régie, mais rien. Les tableaux blancs, qui par leur composition se prêtent magnifiquement aux effets d'éclairages (variations du ciel, etc.), sont sous-utilisés. J'ai également de sérieuses réserves face à cette tonitruante et omniprésente musique des Beatles, servie à toutes les sauces tant en bande sonore que par les personnages jouant de la guitare et chantant dans certaines scènes, excepté pour le quatrième acte, avec une version acoustique parfaitement dans le ton. Je comprends qu'on a voulu souligner l'aspect nostalgique en utilisant divers airs de cette musique rappelant pour plusieurs une époque de bonheur mythique ou mythifié (fabrication médiatique?) et souligner par des airs pop-rock allègres l'aspect tête dans le sable de cette fête de l’oubli d'une joie triste avec ces derniers moments de bonheur dans la cerisaie. Mais Tchekhov parle ici en didascalie d'un orchestre juif...
Malgré ces petites réserves, les jeunes comédiens de deuxième année rendent le tout d'une façon très correcte, même si la mise en scène, quand même très cohérente, m'a paru précipiter certaines scènes, jouées à toute allure, ce qui explique parfois peut-être la diction, très correcte en général, mais qui pourrait parfois être plus articulée, les mots plus détachés, moins précipités. Il y a de beaux moments d'émotions, et on parvient à bien mettre en relief ce climat « tchékhovien » avec un jeu intelligent et sensible, avec des personnages très bien cernés et rendus. L'acte IV est le plus puissant d'entre tous, poignant, vibrant, d'une intensité subtile et contenue, avec cette superbe finale, puissante métaphore sur le temps qui nous échappe...
_________________________________________________________________
La Cerisaie, un texte de Anton Tchekhov
Mise en scène de Frédéric Dubois, assisté de Eddie Rodgers
Une production
Scénographie de Anne-Geneviève Robert et Camille Paris
Costumes de Marie-Andrée Boivin de l' École supérieure de théâtre - (UQÀM)
avec Simon Fréchette-Daoust, Katherine Mossalim, Jean-François Lagacé, Kathleen Aubert, Gwendolyn McKeown, Marie-Jöelle Guindon, Simon Fleury, Ariane Lacombe, Louis-Karl Tremblay, Patrick Bernier-Martin
Du 18 au 21 avril 2007
STUDIO-THÉÂTRE ALFRED-LALIBERTÉ
Renseignement : 514-987-3456
Une production
Scénographie de Anne-Geneviève Robert et Camille Paris
Costumes de Marie-Andrée Boivin de l' École supérieure de théâtre - (UQÀM)
avec Simon Fréchette-Daoust, Katherine Mossalim, Jean-François Lagacé, Kathleen Aubert, Gwendolyn McKeown, Marie-Jöelle Guindon, Simon Fleury, Ariane Lacombe, Louis-Karl Tremblay, Patrick Bernier-Martin
Du 18 au 21 avril 2007
STUDIO-THÉÂTRE ALFRED-LALIBERTÉ
Renseignement : 514-987-3456