jeudi 19 avril 2007

Théâtre - Des Yeux De Verre - Théâtre d'Aujourd'hui

Par Yves Rousseau

Il importe d'abord de bien vous présenter la scénographie, qui nous plonge avant même une seule réplique directement dans cet univers dantesque. Des teintes sobres, même ternes. Un immense plafond en angle descend de l'avant vers l'arrière-scène, nous écrase, s'arrêtant à hauteur de ce mur percé de trois portes coulissantes. Plutôt côté cour, un immense escalier droit émerge du plafond, escalier par lequel les personnages semblent provenir du néant, de la noirceur, comme une descente aux enfers. Puis cet atelier, avec ce large meuble-vitrine, puis une poupée au visage morcelé qui dit « papa je t'aime ». Des éclairages évoluant de l'éblouissant cru au glauque interlope ajoutent à cette atmosphère intentionnellement étouffante, avec parfois des jeux d'ombres au symbolisme puissant.

Une famille. Chacun vivant seul en soi, hanté par sa propre réalité, ne voyant les autres que par le prisme de sa propre fantasmagorie-béquille, auto-fiction, illusion réparatrice, les lunettes roses du déni et de l'évitement de l'innommable, du non-avouable, du monstrueux. Puis cette enfant qui jadis fut abusée par son père, et ça, tous le savent et vivent avec, latent, refoulé, mais ô combien omniprésent. Ensuite ce père, artisan réputé mondialement pour ses poupées hautes de gamme, un univers de création minutieux, méticuleux, sur lequel il règne dans un contrôle total, taciturne, irritable. Vivant dans l'illusion qu'un jour sa « princesse » (sa poupée) reviendra, lui pardonnera. Sa femme, hyper-contrôlante, profondément carencée, s'étant fabriquée une carapace de l'apparence, de la réussite sociale, et ce par le biais de son époux, chez qui elle semble tout pardonner dans une dominance dépendante, s'étant investi de la mission de le changer, convaincue qu'elle peut tout nettoyer, effacer. Oui, effacer, comme cette fille ainée, qui fut envoyée vivre chez la soeur de la mère, sans contacts ultérieurs, abandonnée, comme une effroyable souillure insoutenable sur la robe des apparences immaculée de mensonges et d'illusions de la mère, sous la réalité inventée d'une folie subite et d'une institutionnalisation obligée de l'ainée. Puis la cadette, préservée du sort connu par sa soeur, ballotée entre la froideur d'une mère qui ne peut aimer, par absence, par vide, et d'un père distant de peur coupable, dont elle recherche désespérément la reconnaissance et l'affection.


Quatre personnages, quatre tons, quatre gestus, quatre solitudes. Comme si les personnages, avec une diction type empruntant à divers styles et niveaux de langage, sortaient de quatre pièces différentes, intertextualité englobant quatre espaces dramatiques composites, allant du drame social néoréaliste, en passant par la comédie truculente et gouailleuse et le stand-up, jusqu'à la grande tragédie en quatre-temps. Chacun dans sa propre réalité. Le père, qui exsude de sa douleur et de sa culpabilité dans tous ses gestes, toutes ses paroles, mais surtout dans tous ses silences, tous ses non-dits, une performance particulièrement réussie de Guy Thauvette qui évite ici les pièges du cliché et du manichéisme (ton de drame social québécois). L'ainée, poupée brisée, vulnérable et blessée, revenue régler ses comptes, confronter le père, tout en étant hantée par l'espoir refoulé de retrouver cet amour parental volé, troublante et lumineuse interprétation de Bénédicte Décarie (drame, tragédie). Puis la cadette, qui exulte son manque d'amour par un humour gras (mais sans jamais être gratuit) de blagues de taverne et de commentaires cyniques, personnage de boute-en-train toujours à contre-temps, car elle est la seule à vraiment, sous le couvert de la rigolade, mettre des mots sur l'implicite et elle joue donc le rôle d'un révélateur (comédie, stand-up ironique). Finalement la mère, toujours obsédée par la sauvegarde des apparences, surtout avant cette consécration mondiale de son mari qui aura lieu le lendemain, avec journalistes, notables, et qui ira jusqu'à commettre l'irréparable, sous l'illusion d'une pensée magique d'effacement et de nettoyage, un rôle rendu avec une douloureuse froideur, une dureté indifférente à glacer le sang, dans une transposition moderne de ce qui ressemble étrangement à une grande tragédie grecque sanglante et incestueuse. Certaines scènes sont insupportables par ce qu'elles révèlent de vérité viscérale sur ces enfances trahies. Dur.


C'est avec beaucoup de retenue, en évitant volontairement tout épanchement qui aurait pu détourner, faire dévier, déformer ou enfler le propos que l'ensemble est rendu. On évite de poser des jugements manichéens, présentant plutôt l'état des lieux d'une famille dysfonctionnelle selon une optique systémique, situant chaque élément dans son contexte : on n'essaye pas d'excuser, mais on évite de condamner. On montre un (laid) morceau d'humanité. D'habiles dialogues conjugués à la finesse du jeu et des caractères particulièrement habités permettent de transcender et relativiser certains choix parfois un peu agaçants au niveau du texte et de la mise en scène: le contenu métaphorique, en particulier la symbolique de la poupée, présent avec une insistance un peu lourde; le typage des personnages qui emmène une certaine impression de « déréalisation » par une construction de caractères d'aspect archétypaux, qui par contre permet quand même une distanciation peut-être nécessaire; une impression d'omniprésence d'une trame psychanalytique, un aspect « oedipe 101 » juxtaposé avec légèrement trop d'évidence dans le propos, n'étant pas sans rappeler un peu l'aspect didactique d'un psychodrame, mais néanmoins juste et pertinent dans sa substance et sa portée; une phase finale et puis catharsis paraissant un peu trop empruntées à la grande tragédie grecque, mais permettant par contre peut-être de quitter le naturalisme, le réalisme pour la représentation, participant également de la distanciation. Une pièce grandement tributaire de l'incroyable qualité et abandon total des interprètes face au propos et la direction, qui ont sans doute beaucoup payé de leur personne en répétition afin d'atteindre cet essentiel détachement apparent.

Un ensemble dans lequel nos émotions sont promenées en dents-de-scie, déstabilisant nos mécanismes de défense, comme pour un bolo : la balle d'un humour révélateur met en lumière la douleur, tendant au maximum l'élastique de l'intrigue, pour ne mieux que nous projeter sur la palette du drame-tragédie, et ce, avec beaucoup de focus et peu d'évasion possible. De choc en choc. Sans pitié.

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Des Yeux de Verre, un texte de Michel Marc Bouchard
Une production du Théâtre d'Aujourd'hui

Mise en scène de Marie-Thérèse Fortin, assistée de Stéphanie Capistran Lalonde
Scénographie de Richard Lacroix assisté de Elaine Fayad
Costumes de Mérédith Caron
Éclairages de Éric Champoux
Conception sonore de Nancy Tobin

avec Sophie Cadieux, Bénédicte Décary, Sylvie Léonard et Guy Thauvette

du 10 avril au 5 mai