jeudi 29 mars 2007

Théâtre - Le pleureur désigné et La Fièvre - Prospero

Par Yves Rousseau
Voici deux productions issues du même auteur, du même traducteur, de la même compagnie et de la même metteur en scène, présentées simultanément au Théâtre Prospero.

Le pleureur désigné - salle principale

Sur la scène, voilà un mur en "u" recouvert de large papier kraft blanchâtre aux jonctions mal ajustées et aux broches apparentes, ayant gondolé ici et là, avec quelques coins racornis, le tout percé d'une "fenêtre" d'aspect modeste. On cherche à suggérer le plâtre sans doute. Une longue table traverse le décor, occupant le centre de l'espace de jeu. Quelques chaises, un vieux phonographe, quelques verres et pichets, forment un ensemble hétéroclite à l'époque incertaine.

Au théâtre, la seule limite est celle de l'imaginaire, et faute de moyens, il est toujours possible, et parfois préférable de suggérer à partir de quelques accessoires convaincant, plutôt que d'une scénographie en contre-emploi. Sans tomber dans le plus bas dénominateur commun, un procédé scénique doit demeurer accessible pour la majorité des spectateurs, et non pour une infime minorité qui pourra peut-être interpréter certains procédés de déconstruction du réel. Rappelons que l'action est censée se tenir dans un milieu bourgeois...

C'est avec beaucoup de peine qu'on réussi à retracer les grandes lignes de l'histoire, qui semble très peu cohérente. Une famille aisée, donc:  il y a le père, auteur (lu par personne sauf la fille et peut-être quelques prélats) méprisant protégé par un régime et des haut placés, incapables d'apprécier quoi que ce soit, puis sa fille adulte au lien de dévotion œdipien, plus ou moins définie comme être, et finalement son prétendant, le cynique négligé. On suggère l'avènement d'un régime de terreur, des milliers de morts gisant dans les fossés, des rafles, puis le pouvoir qui abandonne son protectorat face à l'auteur, qui fini par réaliser qu'il est incapable d'apprécier la vie. Puis l'histoire semble prendre des détours contradictoires. Finalement, il y a la mort de la fille et de l'auteur, derniers témoins vivants de l'oeuvre :  leur existence sera rapidement digérée par l'oubli, laissant le prétendant comme seul pleureur désigné . Impossible de situer on est où, sûrement pas en Allemagne, les noms sont anglais. Un basculement de notre propre régime, illustration de la fragilité politique de ce que nous considérons acquis ? Très flou.

Pas facile de saisir l'essence même des personnages, leur construction, leurs motivations. Même le niveau de langage n'aide pas à la définition, car le père s'exprime en normatif avec un Michel Mongeau qui transporte ici une diction et intonation faisant étrangement penser  à son personnage de 2191, tandis que les deux autres s'expriment en québécois parfois assaisonné (un élément hiérarchique?) passant parfois au normatif pour quelques mots au milieu d'une réplique. Toujours en parlant de diction et d'intonations, Jean Boilard y va à ce niveau d'une composition n'étant pas sans rappeler son Buckminster Fuller (et même son personnage dans Titus Andronicus), mais en moins allumé, plus noir, cynique, et parfois en presque joual. On semble chercher le ton juste, le personnage, fouiller dans son répertoire de caractères (recyclage?). Comment la direction du jeu a-t-elle été faite à ce niveau, comment les comédiens ont-ils été questionnés face à leur personnage, et qu'a t-on pu tirer de ce texte comme substance? Comment a-t-on envisagé les divers niveaux de langage de la langue française au niveau de la mise en scène ? On ne sais pas, ou en tout cas, on sait encore moins où on en est...

Mais qu'est-ce qui se passe ici ?

Même s’il semble difficile de situer leurs portées dans l'ensemble, la mise en scène offre bien quelques interactions intéressantes illustrant la complexité des relations face à l'être capricieux qu'est l'auteur, mais dans l'ensemble,  on trouve surtout des apartés face au public  semblant d'un genre très récitatif et statique, où il ne reste guère plus que la voix et l'expression du visage au comédien pour donner vie au texte: un procédé de narration-fleuve fait par les personnages alternativement, les caractères ne "vivent" donc évidemment pas la plupart des situations, mais ils nous les racontent, avec un cruel manque de dialogues et de représentations. Un ensemble qui ne m'a semblé offrir que bien peu d'espace de jeu à ces comédiens de calibre.

Mais les acteurs n'abandonnent pas, défendant avec véhémence ce qui peut l'être, un vrai parcours du combattant, tout en  laissant l'impression de se débattre dans le flou : on défend certes, mais quoi au juste? Aucun blâme pour eux, ils font ce qu'ils peuvent.

La trame sonore discrète, en partie contemporaine, n'ajoute rien, le travail d'éclairage est simple, mais précis et correct. Le texte n'offre que très peu de relief,  laissant l'impression qu'il  faudrait consulter le texte original anglais afin d'en vraiment saisir l'essence et la portée, car il semble que cette pièce ait eu beaucoup de succès dans sa version originale. Problème de traduction?


La Fièvre - salle intime

Vous entrez dans la salle intime du Prospero. Murs nus et noirs sur plancher noir. Au centre, une chaise avec à droite une petite table à café et un verre d'eau. C'est tout. L'unique personnage entre, pantalon-chemise-cravate, puis il s'assied sur cette chaise à laquelle il sera soudé pendant plus d'une heure. Les gesticulations et expressions faciales attendues accompagnant les paroles, avec ses manches qu'il roule à un moment donné, le verre d'eau qui est bu d'un trait : voilà pour l'ensemble de l'aspect physique la mise en scène. Quelques effets sonores discrets à saveur de musique contemporaine, quelques « fades in » et « fade out’ d'éclairage, accompagnent.

Puis il y a ce récit, celui du procès de notre société du politiquement correct, de l'indifférence face aux pays pauvres et aux régimes politiques corrompus. Il est également question de conscience, de culpabilité.

Tout ça incarné par le délire d'un être fiévreux couché dans une chambre d'hôtel miteuse d'un pays sous-développé, on l'apprends en consultant les documents : ha bon, il est fiévreux et il est censé être couché. C'est bon à savoir. Voilà qui explique peut-être le côté kaléidoscopique de ce récit en flash difficile à suivre et qui  semble partiellement incohérent et surtout, par moment peu habité, inégal. Les scènes de rages contenues et impuissantes sont les plus réussies. La mise en scène  semble n'ajouter que très peu de relief visuel à cette interprétation et ce texte et très peu de support à l'imaginaire. Le comédien buter de surcroit à quelques reprises sur son texte. Texte sans doute mieux étoffé que pour l'autre pièce, malgré tout (!), mais défendu dans un ensemble monotone et où on cherche parfois  l'émotion.

Et oui, l'émotion ! C'est qu'au théâtre, l'émotion et sa portée, la poésie du geste et de l'expression, l'utilisation du langage non verbal, des silences et de l'espace parlent autant que le texte tout en le mettant en relief. C'est là que ça fait image.  Sans l'âme, l'émotion, les mots ne sont rien.

C'est dans tout ce que ne contiennent pas les didascalies qu'un metteur en scène fait sa marque, pointe et touche.

Raté?


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Le pleureur désigné et La Fièvre, textes de Wallace Shawn
Traductions de Philippe Ducros
Mise en scène de Stacey Christodoulou
Scénographie de Eo Sharp
Avec pour Le Pleureur — Jean Boilard (le prétendant), Marika Lhoumeau (la fille), Michel Mongeau (le père).

Avec, pour La Fièvre — Philippe Ducros

Une production The Other Theatre en codiffusion avec Le Groupe la Veillée
du 27 mars au 14 avril au Théâtre Prospero