Par Yves Rousseau
Deux productions issues du même auteur, du même traducteur, de la même compagnie et de la même metteur en scène, présentées simultanément au Théâtre Prospero.
Le pleureur désigné - salle principale
Sur la scène, un mur en "u" à segments latéraux de 6 mètres ouverts à 120 degrés, et de 8 ou 10 mètres de large pour le fond, recouvert de large papier kraft blanchâtre aux jonctions mal ajustées et aux broches apparentes, ayant gondolé ici et là, avec quelques coins racornis, le tout percé d'une "fenêtre" d'aspect modeste. On cherche à suggérer le plâtre sans doute. Une longue table traverse le décor, occupant le centre de l'espace de jeu. Quelques chaises, certaines ayant du vécu, un vieux phonographe, quelques verres et pichets simples, un ensemble hétéroclite d'une époque incertaine. Au théâtre, la seule limite est celle de l'imaginaire, et faute de moyens, il est toujours possible, et parfois préférable de suggérer à partir de quelques accessoires convaincant, et peut-être même plus facile qu'à partir d'une scénographie en contre-emploi. Sans tomber dans le plus bas dénominateur commun, un procédé scénique doit demeurer accessible pour la majorité des spectateurs, et non pour une infime minorité qui pourra peut-être interpréter (où se justifier de) certains procédés de déconstruction du réel. Rappelons que l'action est censée se tenir dans un milieu bourgeois...
C'est avec beaucoup de peine que j'ai réussi à retracer les grandes lignes de l'histoire, qui m'est parue très peu cohérente, la lecture de quelques revues de presse aidant. Une famille aisée, donc: Le père, auteur (lu par personne sauf la fille et peut-être quelques prélats) méprisant protégé par un régime et des haut placés, incapables d'apprécier quoi que ce soit, puis sa fille adulte au lien de dévotion œdipien, plus ou moins définie comme être, et finalement son prétendant, le cynique négligé. On suggère l'avènement d'un régime de terreur, des milliers de morts gisant dans les fossés, des rafles, puis le pouvoir qui abandonne son protectorat face à l'auteur, qui fini par réaliser qu'il est incapable d'apprécier la vie. Puis l'histoire semble prendre des détours contradictoires. Puis la mort de la fille et de l'auteur, derniers témoins vivants de l'oeuvre et leur existence sera rapidement digérée par l'oubli, laissant le prétendant comme seul pleureur désigné . Impossible de situer on est où, sûrement pas en Allemagne, les noms sont anglais. Un basculement de notre propre régime, illustration de la fragilité politique de ce que nous considérons acquis ? Très flou. L' élément du basculement, je ne l'ai appréhendé qu'après avoir lu le prépapier de La Presse...
Pas facile de saisir l'essence même des personnages, leur construction, leurs motivations. Même le niveau de langage n'aide pas à la définition, car le père s'exprime en normatif avec un Michel Mongeau qui transporte ici une diction et intonation me faisant étrangement penser (arrgggh!) à son personnage de 2191, tandis que les deux autres s'expriment en québécois parfois assaisonné (un élément hiérarchique?) passant parfois au normatif pour quelques mots au milieu d'une réplique, en particulier le personnage de la fille. Toujours en parlant de diction et d'intonations, Jean Boilard y va à ce niveau d'une composition n'étant pas sans rappeler son Buckminster Fuller (et même son personnage dans Titus Andronicus), mais en moins allumé, plus noir, cynique, et parfois en presque joual. On semble chercher le ton juste, le personnage, fouiller dans son répertoire de caractères (recyclage?). Comment la direction du jeu a-t-elle été faite à ce niveau, comment les comédiens ont-ils été questionnés face à leur personnage, et qu'a t-on pu tirer de ce texte comme substance? Comment a-t-on envisagé les divers niveaux de langage de la langue française au niveau de la mise en scène ? Je ne sais pas. En tout cas, on sait encore moins où on est...
Mais qu'est-ce qui se passe ici ?
Même s’il m'est paru difficile de situer leurs portées dans l'ensemble, la mise en scène offre bien quelques interactions intéressantes illustrant la complexité des relations face à l'être capricieux qu'est l'auteur, comme cette scène de face à face sur la table (en juxtaposition avec le récit), où cette scène d'anéantissement de la fille au pied de la table, mais dans l'ensemble, ce sont surtout des apartés face au public me semblant d'un genre très récitatif et statique, où il ne reste guère plus que la voix et l'expression du visage au comédien pour donner vie au texte: un procédé de narration-fleuve fait par les personnages alternativement, les caractères ne "vivent" donc évidemment pas la plupart des situations, mais ils nous les racontent, avec un cruel manque de dialogues et de représentations. Un ensemble qui ne m'a semblé offrir que bien peu d'espace de jeu à ces comédiens de calibre.
Car les acteurs n'abandonnent pas, défendant avec véhémence ce qui peut l'être, un vrai parcours du combattant, tout en me laissant l'impression de se débattre autant dans le flou que nous : on défend certes, mais quoi au juste? Aucun blâme pour eux, ils font ce qu'ils peuvent avec « ça ". La trame sonore discrète, en partie contemporaine, n'ajoute rien, le travail d'éclairage est simple, mais précis et correct. Le texte n'offre que très peu de relief, me laissant l'impression qu'il me faudrait consulter le texte original anglais afin d'en vraiment saisir l'essence et la portée, car il semble que cette pièce ait eu beaucoup de succès dans sa version originale selon ce que rapporte le programme. Problème de traduction?
C'est dans une certaine confusion, dubitatif que j'ai quitté cette salle vide (nous étions neuf spectateurs, mais bon c'était seulement le lendemain de première), me promettant de dénicher le texte original (introuvable dans les bibliothèques publiques, même la biblio nationale) et de l'étudier attentivement afin de me fournir des éclaircissements face à l'histoire et de faire des rapprochements face à ce que j'ai vu, trouver de quoi la pièce est censée être porteuse et de mieux cerner les détails de la genèse ce qui me semble ne pas marcher ici au niveau de cette adaptation.
La Fièvre - salle intime
Vous entrez dans la salle intime du Prospero. Murs nus et noirs sur plancher noir. Au centre, une chaise avec à droite une petite table à café avec un verre d'eau. C'est tout. L'unique personnage entre, pantalon-chemise-cravate, puis il s'assied sur cette chaise à laquelle il sera soudé pendant plus d'une heure. Les gesticulations et expressions faciales attendues accompagnant les paroles, ses manches qu'il roule à un moment donné, le verre d'eau qui est bu d'un trait; voilà pour l'ensemble de l'aspect physique la mise en scène. Quelques effets sonores discrets à saveur de musique contemporaine, quelques « fades in » et « fade out’ d'éclairage.
Puis ce récit, celui du procès de notre société du politiquement correct, de l'indifférence face aux pays pauvres et aux régimes politiques corrompus. Il est également question de conscience, de culpabilité.
Tout ça incarné par le délire d'un être fiévreux couché dans une chambre d'hôtel miteuse d'un pays sous-développé, ça, je l'ai saisi en lisant le site de la troupe, et le résumé de la pièce. Ha bon, il est fiévreux et il est censé être couché. C'est bon à savoir. Voilà qui explique peut-être le côté kaléidoscopique de ce récit en flash que j'ai eu peine à suivre et qui m'a semblé partiellement incohérent et surtout, par moment peu habité, inégal. Les scènes de rages contenues et impuissantes sont les plus réussies, le reste ne m'ayant que très peu atteint. Une mise en scène qui m'a semblé n'ajouter que très peu de relief visuel à cette interprétation et ce texte et très peu de support à l'imaginaire. Le comédien m'a également semblé buter à quelques (hum) reprises sur son texte. Texte sans doute, à mes yeux, mieux étoffé que pour l'autre pièce, malgré tout (!), mais défendu dans un ensemble que j'ai trouvé monotone et où j'ai parfois cherché l'émotion.
Et oui, l'émotion ! C'est qu'au théâtre, l'émotion et sa portée, la poésie du geste et de l'expression, l'utilisation du langage non verbal, des silences et de l'espace parlent autant que le texte tout en le mettant en relief. C'est là que ça fait image. Ici, je n'ai rien vu. Sans l'âme, l'émotion, les mots ne sont rien.
C'est dans tout ce que ne contiennent pas les didascalies qu'un metteur en scène fait sa marque, pointe et touche. Raté?
Touchez-moi, atteignez-moi, ne me laissez pas seul dans le noir...
Comme une fièvre froide comme la mort.
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Le pleureur désigné et La Fièvre, textes de Wallace Shawn
Traductions de Philippe Ducros
Mise en scène de Stacey Christodoulou
Scénographie de Eo Sharp
Avec pour Le Pleureur — Jean Boilard (le prétendant), Marika Lhoumeau (la fille), Michel Mongeau (le père).
Avec, pour La Fièvre — Philippe Ducros
Une production The Other Theatre en codiffusion avec Le Groupe la Veillée
du 27 mars au 14 avril au Théâtre Prospero