jeudi 15 mars 2007

Théâtre - Kvetch - Espace Geordie

Par Yves Rousseau
Sur la minuscule scène chargée, divers ameublements suggérant ici cuisine, là bar, chambre, toilette et lieu de travail.

Un ami est reçu à souper. Déjà le bal de l'anxiété commence : chaque petit élément lié au déroulement de l'action est exposé sous l'angle de toutes ces petites peurs et colères vécues intérieurement dans ces moments banals de la vie, littéralement décomposées, analysées. Mais comment? Par le procédé de l'aparté : Le personnage mis en relief prononce sa réplique, souvent un ensemble de convenances polies, puis, pendant une fixité des autres personnages, dérive intérieure, le voilà qui étale sa véritable pensée émotive et pulsionnelle, souvent à l'opposé de ce qui a été réellement dit. Nous sommes donc seuls, nous public, à entendre leur voix intérieures..

Il faut dire que cette situation particulièrement truculente, ou tout va de plus de mal en pis, se prête particulièrement à ce traitement : Ce souper désastreux avec cette belle mère détestée, qui pète et rote devant l'invité, ce met immangeable et raté, au grand dam de monsieur, cette ménagère en plein délire de fantasme sexuel, rêvant d'être prise par les éboueurs, puis cette homosexualité refoulée de monsieur, qui point face à cet invité. La scène de baise entre monsieur et madame, entre autres, est tout simplement hallucinante, deux êtres qui se détestent hypocritement, et s'envoient en l'air en fantasmant sur d'autres, monsieur pensant à l'invité avec angoisse, madame, étant déjà en pensée avec un client détesté et méprisé par monsieur.

Au niveau jeu, le contre-effet issu de l'expression hallucinée de rage, de peur et d'anxiété des acteurs dans leurs apartés versus le dramatico-absurde de ces situations grotesques de quasi-boulevard au sérieux affecté, le rythme enlevé créé entre autres par cette alternance constante entre le « réel » et l'aparté et ce même dans le calme, le « timming » un peu à la Feydeau, tout ça crée une ambiance de rire un peu cynique, morbide, un humour délicieusement noir, mais sans être lourd. Le jeu est parfaitement dosé et évite le piège des genres et la caricature, le rythme est impeccable, du vrai bonbon théâtral. Une distribution très égale ou chacun des membres s'illustre dans de brillants numéros d'acteurs. Une première mise en scène, pour Michel-Maxime Legault, fraichement diplômé du CADM, et déjà du solide. Compte tenu des moyens limités de cette jeune troupe (des meubles issus des appartements des membres?), on a une scénographie vraiment très correcte, remplissant à merveille son office en soutenant bien la suggestion.

Il faut voir ces expressions hallucinées de surcharge émotive impuissante et anxieuse des personnages dans les dérives immédiatement suivies de l'action réelle tout en mièvrerie et en convenance, cette atmosphère paranoïde, glauque, cette glue sociale dans laquelle se dépatouillent les personnages que nous aimons un peu détester et que nous observons se débattre avec un plaisir à la fois hilare et un peu sadique. Mais ça fait tellement de bien, ça soulage...

Le public placé en position de voyeur cynique, contemplant ces expressions étranglées d'angoisses ridicules...

Vraiment, une jeune troupe prometteuse, à suivre!

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Kvetch, de Steven Berkoff
Une production du Théâtre de la Marée Haute
Traduction — Geoffrey Dyson et Antoinette Monod
Mise en scène — Michel-Maxiem Legault
Scénographie et costumes - Gaëtan Paré
Éclairage — Amélie Bourdonnais
Avec — Sébastien Dodge, Maire-Claude Giroux, Lyette Goyette, Nicolas Létourneau, Jean-Olivier St-Louis

Espace Geordie — du 13 février au 3 mars 2007