vendredi 16 mars 2007

Théâtre - Construction - École Nationale de Théâtre

Par Yves Rousseau
Avez-vous déjà été pris dans une réunion familiale (ou sociale) où l'ensemble des conversations gravitait autour de la nouvelle souffleuse, de la tondeuse, des rénovations du magnifique bungalow, de la décoration, de l'achat probable d'une piscine creusée ? Bien sûr que oui ! En fait, l'essentiel des conversations de milieu de travail et de réunions de proches ressemble à ça. C'est d'une vacuité sans nom, mais en même temps, quelle belle représentation de la vacuité notre magnifique société consumérisme et de la vie de banlieue.

C'est à cet univers que s'attaque la pièce, un peu comme  « Swimming in the shallow » (Espace Go) qui était par contre sur un ton mi-dramatique. Ici, une totale comédie de situations truculente et satirique à souhait, avec des répliques juteuses n'emmenant les protagonistes qu'à s'enfoncer toujours davantage dans le ridicule de leurs préoccupations pour le moins superficielles,  chacun n'arrivant de surcroit à peu près pas à vraiment communiquer.

Parlons d'abord de cette scénographie. Sur une plate forme,  on trouve un décor dépouillé suggérant l'intérieur d'un bungalow, puis un point de fuite côté jardin, pouvant suggérer l'entrée d'une pièce, et idem côté cour, mais avec en plus un petit escalier permettant d'accéder au magnifique parterre gazonné, un assez large espace en contrebas.  Une brillante trouvaille, le mur arrière du décor d'intérieur est muni d'un dispositif de rétro projection permettant non seulement de changer l'arrière-plan de salon à cuisine à salle de bain, mais servant également  d'élément narratif :  par exemple un cocktail est illustré par l'apparition de pichets de sangria, le changement de saison par une animation de neige. Un rapide retrait d'une portion du tapis-gazon révélant en dessous une surface bleutée, et voilà la nouvelle piscine. Un très brillant travail de Josée Bergeron-Proulx, finissante en scénographie, et de Alexis Rivest pour les vidéos, étudiant de deuxième année en production.

Les éclairages de Annie Lalande soutiennent à merveille, en étroite symbiose avec la scéno: Par exemple, lorsque la projection suggère l'arrivée de l'hiver, l'éclairage fait passer l'aspect du gazon du vert au blanc, et la « chaleur » de l'éclairage s'ajuste avec pertinence. Il en est de même tout au long de la pièce. À tout cela s'ajoute une conception sonore vraiment juteuse. Chaque changement de projection est accompagné d'un effet sonore (de transition) particulier, par exemple un bruit de clochette, un  leitmotiv sonore assez truculent.

Maintenant que le décor est planté, abordons l'histoire, toute simple : Un couple, début trentaine, habite une maison en banlieue. Il y a d'abord Lucie (Léa Traversy ), qui est vaguement érotomane,  obsédée par ses seins pourtant parfaits qu'elle croit voir s'affaisser, et elle est également  très préoccupée par son magnifique intérieur. Philippe ( l'époux, par Emmanuel Reichenbach), lui, sa vie c'est   métro-boulot-dodo et tournoi de golf, tondre le gazon et passer la souffleuse. Sa femme est l'ex-blonde de son frère Thomas (Guillaume Cyr), un être légèrement introverti, qui se présente pour une visite avec sa nouvelle flamme, Marie ( Milène Leclerc), son ancienne psychologue :  c'est une flyé voluptueuse qui a tout essayé, même le tribadisme, et elle recrute ses « chums » parmi ses clients. Surviennent la mère, Anaïs ( Marie-Evelyne Baribeau) et le père, Paul (Bruno Paradis) :  elle est hyper-contrôlante, ne digérant pas que son fils ait pu consulter un psy sans les aviser; lui est l'archétype du père soucieux et responsable qui se répand en multiples recommandations et conseils paternels, des répliques qui en apparence portent sur les types d'engrais à pelouse, les tondeuses et souffleuses, mais riche de doubles-sens, une parodie déjantée des relations père-fils. Les arrières-plan sont particulièrement soignés et renforcent encore plus la charge satyrique, par exemple, pendant cette même conversation, simultanément on voit l'hôtesse-cocotte (en discours muet) expliquer les éléments de sa décoration, au grand intérêt des autres protagonistes agglutinés autour d'elle.

Mélangez tout ce beau monde, ajoutez un peu d'alcool, saupoudrez de la tentation du conjoint de l'autre chez ces fragiles unions, et assaisonnez le tout de brillants textes aux dialogues particulièrement efficaces, sarcastiques, truculents, joyeusement cyniques, avec en plus des certains solos textuels hallucinants où chaque tournure de phrase se termine par un punch qui enfonce à chaque fois un peu plus le clou des personnages de cette parodie pince-sans-rire et assassine, et finalement arrosez le tout d'une direction d'acteur précise, d'une mise en scène au « timming » impeccable (Daniel Roussel secondé par Manon Claveau), et d'un travail de régie solide de l'équipe de spectacle, et vous obtenez ce savoureux cocktail rigolo.

Les comédiens sont incroyablement brillants, s'effacent complètement derrière leurs personnages (qui sont profondément habités) et semblent se rouler, se vautrer avec joie dans cette onctueuse sauce textuelle et scénique,  bien  transformés  par ces maquillages, perruques (Rachel Tremblay) et costumes (JB Proulx) particulièrement réussis.

Que tout cela est prometteur!

_________________________________________________________

Construction, un texte de Pier-Luc LaSalle
Exercices publics des finissants de l'École nationale de théâtre du Canada

Mise en scène — Daniel Roussel, assisté de Manon Claveau
Décor, costumes et accessoires — Josée Bergeron-Proulx
Éclairages — Annie Lalande
Conception sonore — Guy-Alexandre Morand
Vidéos — Alexis Rivest
Direction technique — Marcin Bunar
Production — Xavier Dupont

Avec — Marie-Evelyne Baribeau, Guillaume Cyr, Milène Leclerc, Bruno Paradis, Emmanuel Reichenbach et Léa Traversy

Du 13 au 17 mars 2007, Studio Hydro-Québec du Monument National