Par Yves Rousseau
Vous entrez dans le théâtre, et sur scène, voilà une brillante scénographie de Magalie Amyot , évoquant la cage d'un escalier d'une tour à logement, avec une grande fenêtre au palier, le tout dans de très beaux tons de couleurs claires. Quelques accessoires et meubles suggèrent, côté cour, un appartement avec cuisinette (en arrière-plan), où s'est assoupie une jeune femme d'une grande beauté à demie nue, tandis que côté jardin un jeu de rétroéclairage permet de faire apparaitre au besoin la tuyauterie intramurale que s'occupe justement à scruter le concierge (Gaetan Nadeau), car l'eau ne se rend plus au-delà du septième étage. La nuit est chaude, humide et collante, bercée par une langueur monotone.
Le concierge « interroge » au sujet de l'eau la colocataire de la nuvite assoupie, arrivant avec ses sacs et clés, une truculente interprétation de Cristina Toma. La première, pressée se prépare, car son amant (joué par S. Boudreault) arrive, l'autre n'a de cesse d'errer nue (troublante Evelyn Brochu), de perdre son temps. L'amant est coincé dans l'ascenseur en panne, un voyeur de l'édifice d'en face (Guillaume Champoux,) se pointe n'en pouvant plus de contempler la beauté errant et se douchant...
Puis le voyage onirique commence, psychose contrôlée, la réalité devient évanescente, incertaine. Les personnages errent dans cet ailleurs du fantasme, ne s'exprimant qu'en aparté, sans dialogue, et nous entrainant littéralement dans leur monde intérieur halluciné d'érotisme, d'angoisses et de peurs. L'inconscient se libère et exulte dans une succession de dérives oniriques juxtaposées avec le réel. Outre l'évocation du monde intérieur des protagonistes, qui décrivent ce qu'ils hallucinent, voient, sentent et font ou pensent faire, la trame sonore recherchée de Michel F Côté conjuguée aux effets d'éclairages de Marc Parent complètent à la mystique climatique. Nous sommes ainsi transportés au sein même de ces univers intérieurs d'êtres qui ne vivent qu'en eux-mêmes, dans un « blende » poétique d'une certaine rencontre entre intériorités, un peu comme si votre rêve se mélangeait un peu avec celui de vos voisins, dans une certaine projection d'un moi idéal fantasmagorique pour fuir une réalité de solitude et de médiocrité. Sous l'égide du désir, du feu et du sang, les délires se matérialisent, comme dans ce harem dans lequel s'ébat la belle à l'insolente beauté candide offerte avec abandon, comme dans cette tempête de sable dans une cuisine qui se transforme en désert , comme ce voyeur qui se retrouve plongé dans la bouteille de cognac sise sur la table de la belle endormie, comme cette soirée romantique où l'impossible arrive...
Le quotidien, l'ennui, la solitude qui s'éclate dans une explosion surréaliste et poétique, donc. La quasi-absence de dialogue, l'utilisation systématique de l'aparté, cette façon de constamment bousculer l'autre, cette espèce de lutte permanente pour l'attention du public à qui on s'adresse plutôt qu'à l'autre, cette suggestion reposant sur quelques effets de scène suggérant évolution dans des espaces scéniques changeant continuellement de vocations, tout ça donc a dû exiger une très grande précision dans la mise en scène, car c'est sur l'ensemble de ces détails que reposait la crédibilité des diverses sous-propositions et donc la cohérence. Et ce, dans une judicieuse utilisation de l'espace, axée autant sur le vertical, avec cet escalier, qu'horizontal. Un important travail pour les acteurs, qui livrent ici une riche interprétation.
C'est une réussite. On n’a pas besoin de lutter, de s'accrocher pour faire partie du voyage, tout est très fluide, l'émotion passe très bien dans un traitement assez troublant, suave et original.
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Texte — Roland Schimmelpfennig
Mise en scène — Theodor Cristian Popescu
Scénographie — Magalie Amyot
Son, musique — Michel F. Côté
Éclairages — Marc Parent
Comédiens — Simon Boudreault, Evelyne Brochu, Guillaume Champoux, Gaétan Nadeau, Cristina Toma
Une coproduction du Théâtre de Quat’Sous et de la Compagnie Theodor Cristian Popescu
Du 22 janvier au 24 février 2007
Billetterie : 514-845-7277